Bon, Pilou, on y va, hein… marmonna Marcel, retenant son chien avec un vieux bout de corde transformé en laisse de fortune.
Il remonta sa vieille parka jusquau menton et frissonna. Février, cette année à Reims, était dune humeur massacrante : un mélange perfide de neige fondue et de vent qui sinfiltrait jusque dans les os.
Pilou bâtard roussi à la fourrure délavée, dont lœil gauche était vitreux comme une bille laiteuse avait débarqué dans la vie de Marcel un an plus tôt. Il rentrait dun service de nuit à la verrerie quand il lavait trouvé, tremblant près des poubelles. Le pauvre chien, famélique, couvert de bleus, portait ce regard à la fois doux et méfiant des animaux qui ont trop vu.
Une voix fusa, stridente comme une craie sur un tableau. Marcel reconnut Nicolas le Louche, le caïd des alentours à peine vingt-cinq ans, mais déjà aussi doué pour faire le vide autour de lui que pour clamer quil connaissait du monde. Autour de lui barbotait sa « bande » : trois ados minces, modèles réduit du chef.
On se promène, répondit sèchement Marcel sans lever les yeux.
Et toi, lancien, tas payé la taxe canine à la mairie pour promener ton monstre ? gloussa lun des gamins. Quelle horreur, il fait peur avec son œil tout cassé !
Un caillou fila, heurta le flanc de Pilou, qui gémit et se colla un peu plus à la jambe de Marcel.
Laisse tomber, lâcha Marcel dun ton calme, mais dur comme un verre de cognac cul sec.
Ouah, le papi bricoleur a la tchatche ! rit Nicolas, sapprochant, bravache. Noublie pas que tes sur mon terrain. Ici, les chiens sortent si JE le permets.
Marcel sentit la vieille tension lui remonter le long de la colonne vertébrale. Larmée lui avait appris la méthode vite, net, précis mais cétait il y a trente ans, un autre monde, une autre vie. Aujourdhui il nétait quun ouvrier fatigué, en retraite, qui voulait la paix.
Viens, Pilou, dit-il en se détournant vers les immeubles.
Ouais, cest ça ! beugla Nicolas. La prochaine fois, ton clébard, je lachève !
La nuit suivante, Marcel tourna en rond, repassant le film de laffrontement.
Le lendemain, la pluie-neige sinvita. Marcel tenta de repousser la balade, mais rien ny fit Pilou planté devant la porte lui lançait ce regard plein despoir, impossible à ignorer.
Bon, bon, mais on fait vite.
Ils slalomèrent entre les coins à « mauvaise réputation ». Pas lombre de Nicolas et ses supporters : manifestement, même les caïds ont horreur des chaussettes trempées.
Marcel reprenait goût à la vie, lorsquau pied de la vieille chaufferie murée, Pilou se figea, loreille dressée comme une antenne.
Quest-ce quil y a, vieux loup ?
Pilou gronda, tira vers les ruines. De là-bas venait un bruit étrange : ni des pleurs, ni des gémissements, quelque chose de tremblant et flou.
Qui est là ? cria Marcel.
Silence, sauf le vent qui sépoumonait dans les tuyaux.
Pilou insistait, panique dans son œil unique.
Ben alors, quest-ce que tu veux ? Marcel sapprocha du chien. Y a quoi là-dedans ?
Et soudain, au milieu de lécho et des bourrasques, il entendit nettement :
À laide !
Le cœur de Marcel rata un battement. Il décrocha la « laisse » de Pilou et sengouffra dans la chaudière désaffectée.
Derrière un amas de briques, dans la pénombre, gitait un garçon de douze ans, visage tuméfié, lèvres explosées, vêtements réduits au triste état dun torchon quon aurait jeté.
Mon dieu ! sexclama Marcel, sagenouillant. Quest-ce qui test arrivé mon petit ?
Monsieur Marcel ? Le garçon entrouvrit lœil, pauvre fente sous un hématome. Cest vous ?
Marcel plissa les yeux. Il reconnut Paulin Dubois, le fils timide de sa voisine du troisième, Madame Dubois.
Paulin ! Mais bon sang, qui a fait ça ?
Nicolas et ses gars, sanglota le garçon. Ils veulent de largent à maman. Quand jai dit que jirais voir les gendarmes, ils mont coincé…
Depuis quand tes là ?
Depuis ce matin… Il fait froid.
Marcel ôta sa parka pour couvrir Paulin. Pilou vint sallonger pile contre le garçon, diffusant sa chaleur comme une bouillotte à poils.
Tu peux bouger ?
Ma jambe… Je crois quelle est cassée.
Marcel palpa la jambe, grimaça : certainement fracturée. Et qui sait ce quil avait encore pris, le pauvre gamin…
Tas un portable ?
Ils me lont piqué.
Marcel sortit son vieux Nokia, lut le clavier dun œil de taupe et composa le 15. Le SAMU promit darriver sous une demi-heure.
Tiens le coup, ça va aller. Les secours arrivent.
Et si Nicolas apprend que je suis pas mort ? Il la dit il finirait le travail.
Il ne finira rien du tout, répliqua Marcel avec conviction. Il ne te touchera plus jamais. Promis.
Paulin le regarda, surpris :
Mais hier, vous vous êtes sauvé devant eux.
Cest pas pareil. Hier, cétait juste moi et Pilou. Là, cest autre chose…
Que dire ? Quil avait juré jadis de protéger les plus faibles ? Quen opération extérieure on les formait à ne jamais laisser tomber un enfant ?
Le SAMU débarqua plus vite que prévu. Paulin partit en direction de lhôpital, Marcel resta planté là avec Pilou, à remâcher laffaire.
Le soir, Madame Dubois passa, en larmes, mains tremblantes, débit rapide entrecoupé de remerciements éperdus.
Monsieur Marcel, pleurait-elle, le médecin a dit que sil était resté une heure de plus dehors Vous lui avez sauvé la vie !
Bah, cest pas moi, cest Pilou qui la trouvé, admit Marcel en grattouillant la tête au chien.
Quest-ce quon va faire ? souffla Madame Dubois, regard fouillant chaque recoin de lentrée. Nicolas ne sarrêtera pas, vous savez. Le commissariat dit quun seul témoignage, cest pas assez
Ça ira, promit Marcel, pas très convaincu.
La nuit venue, impossible de dormir. Comment protéger ce gamin, et tous les autres ? Jusquà quand laisser Nicolas régner ?
Le matin, la solution lui sauta aux yeux.
Il sortit de larmoire son vieil uniforme celui de la cérémonie, avec les médailles de lépoque. Il scruta son reflet : un soldat, fatigué mais digne.
Allez, Pilou. On a du boulot.
Nicolas et sa bande squattaient leur banc habituel près de la boulangerie. En voyant Marcel sapprocher, en grande tenue, ils éclatèrent.
On a la retraite du vétéran aujourdhui, les mecs ! brailla un ado. Cest jour de fête !
Nicolas se redressa, sourire carnassier :
Laisse béton, papi, ici tes chez moi.
Je ne fais que commencer, fit Marcel calmement, sapprochant du groupe.
Avec ton costume ridicule ?
Je suis venu servir la République. Protéger les petits contre les tyrans.
Nicolas rit, un rire sec, qui sonnait faux :
La République cest toi qui la protège, sérieux ?
Paulin Dubois, tu ten souviens ?
Le sourire disparut.
On sen fout de ce minable.
Tu devrais ten souvenir. Cest le dernier gosse de ce quartier qui a eu affaire à ta brute de main.
Tu me menaces, papy ?
Javertis.
Nicolas avança, lame de cutter à la main.
Tas compris, vieille carne, qui est le chef ici ?
Marcel ne broncha pas. Larmée ne lavait pas laissé sans ressources.
Ici, le chef, cest la loi.
Quelle loi ? Et tu vas me faire quoi ?
Cest ma conscience qui commande. Et crois-le ou non, elle a plus de contacts que tes petits bras.
À cet instant, Pilou jusqualors silencieux se leva. Poils hérissés, museau tordu en grognement impressionnant.
Ton clébard, commença Nicolas.
Mon chien a servi en opération extérieure, linterrompit Marcel. Détecteur dexplosifs. Il connaît les délinquants au flair. Il a coffré plus de trafiquants que ten verras dans ta vie.
Bien sûr, tout était bidon Pilou aurait eu du mal à repérer un morceau de gruyère. Mais lassurance de Marcel fit son petit effet. Même Pilou sembla y croire : il tira la babine dun air féroce.
Il a choppé vingt grands bandits, tous vivants. Tu crois vraiment quun minable teigne comme toi limpressionnerait ?
Nicolas battit légèrement en retraite. Ses nervis, pétrifiés, tombaient des nues.
Tu mécoutes bien ? Marcel sapprocha. À partir daujourdhui, je fais la tournée du quartier. Moi et mon chien. Et au premier faux pas, cest la gendarmerie, promis juré. Tu piges ?
Inutile den dire plus. Le message passa.
Tu penses mintimider, ancêtre ? Un coup de fil et tu dégages
Tente, fit Marcel. Moi, jai plus de contacts en prison que toi dehors. Souviens-toi : la France noublie jamais ses anciens.
Aucun rapport, mais lair solennel de Marcel gagna la partie.
On mappelle Marcel lAncien, proclama-t-il en tournant les talons. Plus jamais tu touches à un gosse.
Pilou trottina fièrement, queue en panache.
Un silence de cathédrale derrière lui.
Trois jours plus tard, Nicolas et ses sbires avaient disparu du quartier.
Pour de bon ? Mystère.
Marcel, pourtant, tint parole : promenade quotidienne dans chaque allée, chaque recoin, Pilou à ses côtés, en sentinelle rigolote mais déterminée.
Au bout dune semaine, Paulin sortit enfin de lhôpital, un peu boiteux, mais sur pieds. Sa première visite fut pour Marcel.
Monsieur Marcel, je peux faire la tournée avec vous ? demanda le garçon, tout excité.
Il faut demander à ta maman dabord, répondit Marcel en souriant.
Madame Dubois neut rien contre. Elle semblait même secrètement soulagée que son fils ait trouvé un modèle à suivre.
Dès lors, chaque soir, le trio déambulait lancien soldat en uniforme, le garçonnet un peu rêveur, et la vieille boule de poils rousse désormais célèbre.
Pilou fut vite adopté par tout le quartier. Même les mamans le laissaient caresser sans craintes, malgré son pedigree incertain. Peut-être parce quil dégageait cette dignité réservée aux héros méconnus.
De son côté, Marcel se faisait conteur de larmée, des copains et damitié, la vraie. Les enfants buvaient ses paroles, fascinés.
Un soir, tandis que le couvre-feu de la nuit tombait, Paulin demanda :
Vous avez déjà eu peur, monsieur Marcel ?
Souvent, répondit-il tout net. Même aujourdhui, jai peur.
De quoi ?
De ne pas être assez rapide. Que mes forces me trahissent.
Paulin gratta Pilou derrière loreille.
Moi, quand je serai grand, jaiderai aussi. Et jaurai un chien, aussi malin que Pilou.
Tu lauras, cest sûr, dit Marcel en souriant.
Pilou remua la queue, ravi.
Au quartier, chacun connaissait désormais le héros roux. On disait : « Cest Pilou, celui de Marcel lAncien. Il fait la différence entre les bons et les voyous. »
Pilou arpentait les rues avec la fierté tranquille de celui qui sait, enfin, quil ne sera plus jamais un simple chien errant, mais un véritable protecteur.