Amaury Morel a grandi sans son père. Ou plutôt, il en avait un, mais à ses 4 ans, il la perdu.
Son père, Morel Michel, sapeur-pompier, a péri lors du déblaiement des gravats après un séisme survenu dans un pays dAsie. Avec lui disparut aussi Baron, le berger allemand quil avait élevé tout jeune.
La mère dAmaury, Solange, restée veuve, ne sest jamais remariée, élevant son fils seule.
À quatorze ans, Amaury sinscrit à latelier cynophile du club canin municipal. Solange accueille la nouvelle avec un sourire, dissimulant cependant sa peur de voir son fils sengager sur les traces de son père et risquer sa vie à son tour. À seize ans, il ramène à la maison un chiot berger allemand, demeurant longtemps indécis sur le prénom à lui donner.
Un jour, rentrant de cours, il surprend sa mère en train de réprimander le chiot :
Eh bien, mon sacré filou, encore une nouvelle bêtise, petit fripon…
Un sourire éclaire alors le visage dAmaury. Durant son enfance, chaque fois quil rentrait les genoux couverts de boue ou grimpait où il fallait pas, sa mère lâchait ce même reproche empli de tendresse. Il entre dans la pièce, rit gentiment et déclare :
Voilà, il aura son nom ! Il sera Fripon.
En deux ans, Fripon est devenu un superbe et solide chien de travail, discipliné autant que fidèle. Amaury était fier des talents de son compagnon et de son propre engagement.
Vint le temps du service militaire ; Amaury adressa une requête au centre de recrutement pour servir avec sa chien. Sans rien dire à Solange, il préparait en secret Fripon à cette aventure, espérant réussir la sélection dès larrivée à larmée.
Ils furent envoyés en centre de formation, où, pendant trois mois, Amaury et Fripon montrèrent tous leurs atouts.
Puis, direction la frontière avec lItalie. À la caserne, les collègues accueillirent le binôme chaleureusement, et bientôt les surnommèrent « Fripon et le Malin ». On disait, lorsquils partaient en patrouille : « Fripon et le Malin sont de sortie ! ».
La vie suivait son cours, jusquau jour où, lors dune ronde nocturne, tout bascula. Un drame survint lors dune mauvaise rencontre : fusillade, un soldat blessé, un second tué, et Amaury disparut.
Fripon, lui aussi, a été blessé. La caserne alertée mena des recherches acharnées sur toute la zone, mais le jeune homme resta introuvable. Pendant un mois, les autorités françaises et italiennes tentèrent de retrouver sa trace, sans résultat.
Un officier vint annoncer la terrible nouvelle chez Solange, ramenant Fripon avec lui. La bête sétait remise de sa blessure, boitillant cependant de la patte avant.
Pendant que lofficier racontait les faits, Solange pleurait doucement, caressant doucement la tête du chien, blotti contre ses genoux. Cet homme parlait despoir, de miracles et de recherche à poursuivre, mais Solange nentendait plus rien. Son regard senfonça dans les yeux du berger allemand, puis elle murmura :
Eh bien, mon pauvre vieux Fripon…
Dès lors, les promeneurs du parc remarquèrent matin et soir une étrange paire. Une femme dâge mûr marchant lentement dans les allées, tenant en laisse un berger allemand qui boitait légèrement.
Il se dégageait de leur duo une sérénité, une noblesse et une force intérieure qui faisaient se retourner les passants. On devinait instinctivement entre eux un lien bien plus profond que celui dun simple maître et de son chien.
La femme donnait ses ordres dune voix apaisée, discutant souvent avec Fripon. Le chien, calme, obéissait à chaque mot sans jamais aboyer.
Fripon, aujourdhui on va faire des tourtes aux champignons et au chou. La pâte lève, ce sera prêt ce soir. Demain, cest dimanche, nous irons à la rivière, tu nageras un peu.
Le temps passa. Un an plus tard, des agents de la mairie vinrent rendre visite à Solange. Ils apportèrent quelques provisions et un sac de croquettes. On lui expliqua que, sans nouvelle de son fils au bout dune année supplémentaire, elle pourrait le déclarer officiellement disparu.
Solange les écouta sans mot dire, les remercia dune étrange lueur au coin des lèvres, puis referma la porte.
Nécoute pas tout ça, Fripon. Jen suis sûre, Amaury est vivant.
Un soir, un jeune homme inconnu sonna à la porte. Solange fut dabord surprise, mais Fripon, lui, agita tout de suite la queue.
Bonjour, madame Solange. Je suis Nicolas Lefèvre, jai servi avec Amaury le jeune homme sempressa, voyant la confusion dans le regard de Solange bonjour, Fripon, tu me reconnais, vieux bandit ! lança-t-il en souriant au chien.
Ils discutèrent jusque tard. Nicolas raconta la vie à la caserne, Solange lui offrit du thé et des biscuits, feuilleta les albums de jeunesse dAmaury, évoquant les souvenirs heureux.
Soudain, Nicolas se tut, le sourire seffaça, il semblait chercher ses mots :
Madame Solange, je vous en supplie, ne me prenez pas pour un fou murmura-t-il presque sans voix.
Solange sentit son cœur se serrer.
Quy a-t-il, mon garçon ?
Amaury ma demandé de vous dire… quil reviendra. Quil rentrera à la maison.
La mère fut prise démotion, une main sur la bouche, alors que des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Fripon se leva et, après sêtre approché de Nicolas, poussa un aboiement discret.
Ne vous en faites pas. Je nai pas vu Amaury, je ne sais pas où il est, mais il mest apparu en rêve il y a deux semaines. Et il ma confié ce message.
Solange laissa pleurer toute sa douleur, sans gêne devant lami de son fils. Fripon léchait sa main. Nicolas, respectueux, restait sans geste, comprenant que ce rêve ne suffisait pas à promettre un miracle, mais quil ne pouvait refuser daller porter ce message, comme Amaury le lui avait demandé.
Une année passa encore. Au parc, toujours la même silhouette, la femme et le chien, marchant côte à côte, parlant ensemble comme à laccoutumée, ignorants du reste du monde.
Cétait lautomne dorée. Le soleil coulait à travers les arbres effeuillés, réchauffant les visages de ses reflets chatoyants. Ils atteignirent le bout de lallée, puis firent demi-tour. À lautre extrémité, une grande silhouette masculine approchait, enveloppée par la lumière, marchant avec une légère claudication, ralentissant à mesure.
Fripon se figea, pointa loreille, et, émettant un léger gémissement, tira sur la laisse. Solange lâcha la boucle, et le chien soudain, oubliant sa patte faible, courut vers celui quil avait espéré tant dannées.
Solange, les bras ballants, pleurait sans défense. Mais là-bas, au loin, debout lun contre lautre, il y avait désormais Fripon et Amaury.
Alexandre Bédanov a grandi sans son père. Ou plus précisément, il avait un père, mais lorsque Alexandre a eu 4 ans, celui-ci est décédé.