Alex, je ne te comprends plus. Tu as perdu la tête ? Comment ça, «je pars» ? — C’est bien ça. J’ai …

Journal de Paul, 13 juin

Claire, je ne te comprends plus. Tu es devenu fou ? Quest-ce que ça veut dire : « Je pars » ?

Justement ce que ça veut dire. J’ai une maîtresse depuis un moment ! Elle a seize ans de moins que moi ! Et jai décidé que ma vie serait bien meilleure avec elle !

Elle pourrait être ta fille !

Pas du tout ! Elle a déjà vingt ans.

Je me suis approché de Claire.

Et puis, le père de Gisèle est extrêmement riche. Enfin, je vais pouvoir vivre la vie dont jai toujours rêvé ! Tu comprends ? Ensuite, elle me donnera un enfant, contrairement à toi !

Chaque mot était comme une gifle pour Claire. Elle se doutait quun jour tout cela finirait par arriver, parce quils navaient jamais eu denfants. Mais jamais elle naurait imaginé que cela se passerait de façon aussi humiliante.

Claire et moi, nous avions partagé presque quinze ans de vie commune. Nous avons connu des hauts et des bas, comme tout le monde. Mais Claire avait toujours pensé quil fallait du respect dans un couple ; sans cela, rien ne tient.

Claire, tu pourrais au moins pleurer, non ? On dirait que cest moi qui suis mal à laise, là.

Elle a levé fièrement la tête.

Pourquoi pleurerais-je ? Je suis vraiment contente pour toi ! Sincèrement ! Il faut bien que lun de nous réalise enfin ses rêves.

J’ai fait une grimace.

Tu vas encore me parler de tes pinceaux ? Ce nest même pas un vrai métier, ça.

Peut-être, ce nest quun loisir. Mais si javais pu travailler moins, si tu avais gagné un peu plus, jaurais, moi aussi, pu me consacrer à ce que jaime.

Franchement, tu pourrais toccuper dautre chose ? De toute façon tu nas pas réussi à avoir denfants. Continue à travailler, cest tout.

Claire sest tournée vers moi alors que jessayais de fermer ma valise.

Paul, ta nouvelle conquête. Elle ne compte pas travailler, alors comment allez-vous vivre ? Ce nest pas comme si tu aimais trop te fatiguer non plus.

Ce nest plus ton affaire ! Mais je suis dhumeur généreuse aujourdhui, alors écoute. On naura pas à vivre de nos propres moyens bien longtemps.

Après, quand Gisèle sera enceinte, son père nous couvrira de billets ! Et même avant, ne ten fais pas, on aura largement assez !

Jai enfin réussi à fermer la valise et jai claqué la porte en sortant de lappartement. Claire a tressailli : elle déteste les bruits forts. De nouveau, elle sest adossée à la fenêtre.

Presque aussitôt, une magnifique voiture rouge sest garée devant limmeuble. Une toute jeune fille a bondi dehors pour se jeter au cou de Paul.

Toutes les vieilles dames du quartier se sont évidemment mises à observer la scène avec de grands yeux. Impossible de partir sans humilier Claire une dernière fois.

Pourtant, elle a ressenti un étrange soulagement. Leur vie à deux, ces derniers temps, nétait devenue quune farce amère.

Paul ne rentrait presque plus dormir à la maison. Elle le savait pertinemment, mais elle narrivait pas à trouver la force de rompre ce nœud quon appelait « famille ».

Elle a attrapé son téléphone.

Marion, salut. Tu as des plans ce soir ?

Sa meilleure amie était surprise.

Attends tu ressors enfin de ta déprime ?

Oh allez, arrête. Je nai jamais été déprimée, un peu de mélancolie, cest tout. On sort ce soir ? On boit un coup, on papote en plus, jai une vraie bonne raison !

Un léger silence au bout du fil, puis Marion a demandé avec précaution :

Claire, tu te sens bien ? Tu as pris des médicaments ? Mal de tête, fièvre ? Tu es sûre que ça va ?

Ça va Marion, arrête.

Bon, écoute, si tu es sérieuse, ça me va ! Jen ai marre de voir ta tête denterrement ! Mais

Quoi ? Tu ne peux pas ?

Ce nest pas ça, mais comment va réagir ton cher Paul ? Qui lui portera à manger sur le canapé ? Et qui va lui passer les mouchoirs ?

Marion, à 19h, « Le Diamant » ! Sois à lheure !

Claire raccrocha. Un de ces jours, elle allait finir par tuer sa meilleure amie, elle en était sûre. Mais cette irritation na jamais affecté leur amitié. Elle prit son sac et sortit sans se retourner. Il était déjà midi passé, et elle avait tant de choses à faire.

Marion était attablée, jetant des coups dœil nerveux à son téléphone. Claire nétait jamais en retard, et pourtant là, voilà déjà cinq minutes.

Quand son amie est entrée dans le restaurant, Marion nen crut pas ses yeux, et la salle a eu comme un moment de stupeur.

Claire portait toujours les cheveux longs en chignon. Cette fois, elle arborait un carré court, blond, qui illuminait son visage.

Dordinaire, elle ne mettait que du mascara et de la crème après la douche. Ce soir-là, son maquillage était impeccable, presque irréprochable.

Claire était adepte des pantalons ; elle était ce soir en robe ample qui mettait en valeur son corps subtilement.

Eh bien Claire jen reviens pas

Claire posa son sac sur la chaise, sassit en triomphatrice.

Tu aimes ?

Tu plaisantes ? Tu fais dix ans de moins ! Ne me dis pas que tu as largué Paul ?

Non. Cest lui qui est parti.

Elles se regardèrent un instant puis éclatèrent de rire.

Une demi-heure plus tard, un homme attablé non loin fit porter des verres à leur table. Il avait quelques années de plus quelles, cinq peut-être.

Marion regarda malicieusement Claire.

Voilà les admirateurs, maintenant.

Claire esquissa un sourire et invita lhomme dun geste. Marion écarquilla les yeux.

Jadore ta nouvelle version !

Ils restèrent jusquà tard dans la soirée. Lhomme sappelait Étienne ; il était plein desprit, cultivé, drôle, jamais pesant, et très séduisant.

Après avoir déposé Marion dans un taxi, il proposa de raccompagner Claire.

Je peux marcher jusquà lautre bout de Paris sil le faut ! Jai bien une voiture, mais dans mon état, pas question de conduire !

Il ny a pas besoin daller si loin ! Jhabite à deux rues dici.

Ils arrivèrent à lappartement vers le lever du soleil. Ils avaient marché longtemps, parlé de tout.

Claire, je nai même pas demandé, vous fêtiez quoi ce soir ? Ce nétait pas ton anniversaire, quil me faut toffrir un cadeau ?

Non Enfin, ça se discute. Mon mari ma quittée hier.

Elle lui sourit de son plus beau sourire. Étienne la dévisagea, surpris.

Eh bien, Claire vous êtes pleine de surprises.

Trois semaines plus tard, Claire et Marion étaient assises à un café.

Comment ça va avec Étienne ?

Claire sourit.

Marion, je crois que je nai jamais été aussi heureuse. Je ne lui cache absolument rien, et il gère mes petites angoisses en un clin dœil.

Mais il y a quelque chose qui ne va pas ?

Paul narrête pas. Il ma envoyé une invitation à son mariage.

Sérieusement ? Pour quoi faire ?

Il veut sûrement voir si je suis effondrée. Ou montrer à sa nouvelle épouse dans quel état je suis

Quel idiot Prends Étienne et vas-y, salue puis file. Comme ça, tu lui cloueras le bec !

Paul observait Gisèle.

Tu es magnifique

Je sais. Tu crois que Papa va venir ?

Voyons, il manquerait le mariage de sa fille ?

Fille Cela fait un an quil ne ma pas donné un sou, il veut que je me « responsabilise ». Super, le père.

Paul la serra contre lui.

Ne ten fais pas, il viendra. Sa fille se marie !

Ils ont fait leur mariage à crédit. Paul et Gisèle étaient convaincus que le père finirait par pardonner sa « fille perdue » et rouvrirait le robinet à euros.

Paul ?

Oui, tu crois que ton ex va venir ?

Figure-toi que oui ! Elle a appelé hier.

Incroyable !

Je pense quelle va me supplier de revenir.

Je raffole de ce genre de scène !

Quand Claire expliqua son plan à Étienne, il était abasourdi.

À quelle heure a-t-il sa cérémonie, déjà ?

À 14h. Tu es occupé ?

Et comment sappelle ton ex ?

Paul.

Eh bien cest amusant, ça. Évidemment, je viens avec toi.

Sur la route, il lui confia tout. Claire était tellement choquée quelle ne songea même pas à changer les plans.

Ils avançaient, bras dessus bras dessous, rayonnants, jusquà la table des mariés.

Paul et Gisèle semblaient loin dêtre heureux. Ils se sont approchés.

Gisèle a murmuré :

Papa ?

Et Paul, balbutiant :

Claire ?

Il la à peine reconnue. Il naurait jamais imaginé quelle pourrait avoir lair aussi épanouie.

Étienne a offert des fleurs à la mariée, un petit carnet à Paul et dit :

Cest une excellente chose que vous vous soyez mariés et que Gisèle soit autonome. Parce quavec Claire, nous comptons bien faire le tour du monde prochainement.

Il a souri à Paul :

Vous comprenez, il faut bien que votre future belle-mère prenne elle aussi des vacances ! Donc je vous la confie. Je vous prie de nous excuser, il est temps dy aller.

Ils sont sortis du restaurant. Claire avait envie de rire aux éclats, mais elle ne savait pas comment Étienne le prendrait. Mais il sest retourné vers elle soudainement.

Tu comprends bien quil va falloir mépouser, maintenant ?

Claire a marqué une pause, puis, sérieuse, a répondu :

Eh bien, sil le faut il le faut !

Ils se sont dirigés vers la voiture, tout contre lun lautre, pendant quÉtienne réservait déjà des billets pour un coin où il fait chaud et où la mer nest jamais loin.

Ce jour-là, jai compris quil faut parfois savoir laisser partir ce qui nous fait mal. La vie ne commence pas avec quelquun dautre ; elle recommence surtout quand on sautorise à être heureux.

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