Terrain de secours
Tu mentends ? Sa voix était douce, un peu coupable. Enfin Presque. Caroline, tu mécoutes, hein ? Tu mentends, ou pas ?
Oui, je lentendais. Je lai toujours entendu. Même quand il se taisait, même quand il ne mappelait pas pendant des semaines, le fantôme de sa présence planait entre les murs de mon appartement. Comme sil avait laissé des indices chez moi : lodeur de son café, la trace de sa tasse sur le rebord de la fenêtre, une chaise un peu déplacée à la table de la cuisine.
Je tentends, Antoine.
Et alors, pourquoi tu ne dis rien ?
Je réfléchis.
Il a soupiré. Ce soupir-là, je laurais reconnu entre mille. Ce souffle lourd, légèrement sifflant, comme de lair qui se fraie un passage à travers un médiocre de vague à lintérieur. Antoine soupirait toujours comme ça quand il espérait une dose de compassion sans savoir la réclamer.
Je nai vraiment nulle part dautre où aller, dit-il. Tu comprends ? Nulle part.
Je regardais par la fenêtre. Mars. De la neige grisâtre collée le long des trottoirs, des pigeons détrempés sur la corniche den face, une femme avec une poussette qui tentait déviter les flaques. Un printemps parisien comme on les aime : modérément morne. Et, à lintérieur, quelque chose tournait lentement, irréversiblement, page après page. Comme une serrure dans la porte.
Entre, ai-je dit.
Voilà, trois syllabes. Et cétait reparti.
Antoine avait cinquante-trois ans, moi cinquante et un. On se connaissait depuis lépoque où il arborait des chemises à carreaux persuadé que cétait la quintessence du chic, et où javais une tresse épaisse que je croyais gage de discrétion vertueuse. On sétait rencontrés via des amis communs, autour dune table chez Solange, avec un mauvais Bordeaux et des discussions animées sur des livres jamais finis. À lépoque, Antoine riait fort, se gesticulait au point de balayer une assiette de la table. Jai ramassé les bouts et pensé : voilà un spécimen qui occupe tout lespace. Étrange expérience
Moi, jétais différente. Silencieuse. De celles quon ne remarque pas tout de suite mais quon noublie plus après. Enfin, cest ce que jaimais croire.
Il ne sétait pas épris de moi. Il est tombé fou, tragiquement, dans les bras de Clémence. Inévitable, comme une ondée après la canicule. Clémence, elle pétait le feu : parlait vite, riait plus fort quAntoine, entrait partout comme un soleil au zénith. À côté delle, jétais de laquarelle à côté dune peinture à lhuile. Ni mieux ni moins, juste différent.
Leur histoire filait à cent à lheure, et se fracassait tout aussi vite sur des icebergs dincompréhension. Jai observé ce manège durant des années. Aller, retour, portes qui claquent, scènes de théâtre, repartages. Clémence tempêtait, Antoine claquait la porte, puis revenait. Et ainsi de suite, ad vitam.
Et entre deux bourrasques il y avait moi. Enfin, jétais là.
La première fois quil est venu chez moi après une dispute digne dun César du meilleur scénario, il avait trente-cinq ans, moi trente-trois. Il a appelé tard, la voix nue, juste : je peux passer ? Jai répondu évidemment. Je lui ai fait du thé au thym, posé un truc à grignoter devant lui, et il a parlé jusquà deux heures du matin. Moi, jai écouté. Jai toujours été bonne pour ça.
Et il sest endormi sur mon canapé, bu son café le lendemain matin, a remercié et sen est allé. Quinze jours plus tard, il sétait rabiboché avec Clémence.
Je nen ai pas voulu. Jai rangé le plaid quil avait utilisé, lavé, plié. Jai continué ma vie.
Ça sest répété. Encore et encore. Jai perdu le décompte. Il débarquait après chaque orage amoureux, parfois pour une soirée, parfois plusieurs jours. On buvait notre thé au thym, on parlait, il reprenait des forces, puis senvolait retourner chez Clémence.
Je ne nommais pas ça de lamour. Trop peur de le dire. Mais à chaque sonnerie de sa part, une part de moi se crispait et puis se détendait. Le voilà. Encore ici. Encore à moi, pour un temps.
Contrôle aérien, pensais-je. Les avions se posent, refont le plein, et repartent. Mais la tour de contrôle reste, quoi quil arrive.
Cette fois, il est arrivé fin mars avec un énorme sac de sport sur lépaule. Bleu, avec une inscription blanche presque effacée. Jai tout de suite su : ce nest pas juste pour une nuit.
Pour longtemps ? ai-je lâché en le voyant enlever sa veste.
Jen sais rien, a-t-il avoué (au moins, ça). Une semaine peut-être. On verra.
Très bien, je mets la bouilloire.
Je lai mise. Tiré du thym. Il sest assis à sa place attitrée, près de la fenêtre, dos au frigo. Je lui ai posé la mug devant lui et jai pensé : voilà, on recommence, chaud et tiède à la fois.
Cest si grave ? ai-je demandé.
Cest le pompon, a-t-il dit en entourant la tasse de ses mains gelées. Elle dit quelle en a assez. Quon ne fait que se détruire lun lautre.
Et toi, tas répondu quoi ?
Rien. Jai juste pris le sac et suis parti.
On a gardé le silence. Dehors, la gouttière battait la mesure de la pluie.
Caro, a-t-il fini par croiser mon regard. Tu nes pas contente ?
Si, ai-je glissé. Et cétait vrai. Amer, un peu honteux, mais vrai.
Les premiers jours furent absurdes, pas vraiment désagréables. Javais appris à vivre seule, à mon rythme. Lever à sept heures, café, un peu de lecture à la fenêtre, puis le boulot. Retour à dix-huit heures, plat simple, Télé Matin ou coup de fil à ma copine Jeanne. Couchée à vingt-trois heures.
Antoine, lui, venait casser ma routine à grands coups de naturel. Piaillait au petit-déj quand jétais déjà mentalement au bureau, laissait trainer ses affaires partout, aimait un son de télé qui devait atteindre la Creuse, prenait la salle de bains en otage.
Mais il y avait mieux aussi. Le soir, on était là, ensemble à table. Il racontait ses bêtises, je riais. Je faisais une gratinée selon une vieille recette de ELLE Cuisine, il en reprenait deux fois et murmurait : cest la meilleure chose que jaie mangée depuis dix ans. On matait des vieux films en désaccord sur les fins. Le dimanche, on allait au marché, il portait le cabas bien trop lourd normal, non ? et ça me prenait à la gorge, tellement ça semblait évident et doux.
Une semaine, puis une autre, puis un mois.
Une nuit, jétais réveillée par son souffle régulier derrière la cloison, et jai pensé : et si cétait ça, le bonheur ? Ni fièvre, ni tempête. Silencieux, solide, comme une vieille maison dans laquelle on reste.
Jai soufflé ça à Jeanne, un midi devant son croissant, son habituel latte à lécume trop épaisse. Elle ma écoutée sans minterrompre, puis silence.
Caro elle choisit ses mots.
Je sais ce que tu vas dire.
Tu crois ?
Que cest provisoire, quil repartira, que ça sest toujours fini comme ça.
Jeanne a tourné sa cuillère.
Jallais demander autre chose. Est-ce que là, tout de suite, tes heureuse ?
Jai réfléchi. Pas pour donner la bonne réponse, mais pour vraiment chercher.
Oui, ai-je fini par chuchoter. Oui, maintenant.
Alors vis-le, a-t-elle dit en souriant. Arrête de planifier la douleur.
Jai essayé. Pour de bon.
On a vécu ensemble quatre mois : avril, mai, juin, juillet. Je me souviens encore de chaque détail. La glycine du jardin quil ma rapportée un matin, notre dispute pour une bêtise (je ne sais même plus laquelle), puis son « cest moi qui ai tort » jeté dans la cuisine. Un samedi entier à lézarder, moi lisant, lui bricolant sur le balcon, et notre silence partagé qui valait tous les « je taime ».
Je me surprenais à dire « on » au lieu de « je » sans avoir vu le glissement. Je ne larrêtai pas, ce « on », quil grandisse.
Lui aussi changeait. Plus calme. Il ne parlait quà demi-mot de Clémence, parfois il me regardait avec une chaleur nouvelle, qui nétait plus de la gratitude ni de la pitié mais quelque chose dautre, difficile à nommer peut-être ce que jattendais.
Cest lui qui a demandé le double des clés. Je les lui ai données sans hésiter. Petite clef froide, mais quel soleil en moi.
Début juillet.
Mi-juillet, coup de fil.
Jétais à la cuisine, lui devant son ordinateur. Le téléphone a sonné, fort, tranchant comme toujours. Je ny ai pas pris garde. Puis, silence. De ce genre où quelque chose bascule mais on ne sait pas encore quoi.
Je suis sortie. Il était debout, téléphone à la main, le regard dans le vide.
Antoine ?
Il a levé les yeux. Jai compris. Pas avec le cerveau. Plus profond.
Clémence, a-t-il soufflé. Elle a de gros ennuis. Elle est seule. Elle a besoin de moi.
Voilà. Un mot : Clémence.
Je vois, ai-je dit.
Caro
Vas-y.
Attends, je dois texpliquer.
Inutile, ai-je murmuré. Je comprends. Vas-y.
Il est resté une minute à me regarder. Puis il a attrapé son sac bleu, fidèle sentinelle au coin de lentrée, prête comme si elle avait toujours su quon viendrait la reprendre.
Je tappellerai, a-t-il dit à la porte.
Daccord.
La porte sest refermée, clic du verrou. Je suis restée au centre du salon, dans le silence, mais cette fois, il ny avait plus rien dautre, juste labsence.
Les trois premiers jours, pas de larmes. Étrange, non ? Jattendais, je my étais préparée, mais rien. Juste une sorte de vide comme quand on enlève un vieux meuble, la marque reste au sol, mais lobjet, lui, a disparu. Ce nétait pas de la douleur. Pas encore. Juste une silhouette en creux.
Au bureau, je tenais bon. Je bossais comme comptable dans une petite boîte de BTP les chiffres ne demandent pas si tu vas bien, ils réclament juste leur addition correcte.
Le quatrième jour, jai refait la gratinée. Par automatisme ? Allez savoir. Même recette, mêmes ingrédients, même plat. Je lai découpée, me suis servie. Cétait délicieux. Insupportablement délicieux.
Et cest là, à la cuisine, devant ce plat vide, que les larmes sont venues longues, bruyantes, grotesques.
Le lendemain, Jeanne a débarqué sans tambour ni trompette, un sac au bras, le pain dépassant, ma prise dans ses bras. On est restées ainsi, silencieuses, rien à ajouter.
Raconte, a-t-elle demandé.
Jai rien à raconter. Tu sais tout.
Oui, mais raconte. Cest important de le dire à voix haute.
Jai tout sorti. Les quatre mois, le coup de fil, le sac bleu, son fameux « je tappellerai » (il ne la dailleurs jamais fait, soit dit en passant). Ça faisait plus dune semaine.
Tu comptes lattendre ? a tranché Jeanne.
Non, ai-je répondu. Surprise de voir à quel point cétait simple.
Vraiment ?
Oui. Je suis fatiguée dattendre. Toute ma vie, jai attendu. Je ne sais même plus depuis quand. Toujours attendre quil appelle, quil revienne, quil choisisse. Mais il ne choisissait jamais. Il revenait juste quand il était dans limpasse. Tu sais comment ça sappelle ?
Dis.
Terrain de secours. Jai été son terrain de secours. Toujours là, balises allumées, piste dégagée. Et lui, il survolait, se posait, repartait. Sûr que, quoi quil arrive, il y avait toujours un endroit pour atterrir.
Jeanne ma regardée.
Tu savais ça depuis quand ?
Depuis toujours, je crois. Mais je viens juste de le comprendre.
Différence majeure entre savoir et comprendre. On peut savoir un truc dix ans et vivre comme si on lignorait. Comprendre, cest quand on ne peut plus se mentir.
Le mois daoût fut une sorte de torpeur bizarre. Pas sombre, non. Silencieuse. Je bossais, je rentrais, je cuisinais, je lisais. Parfois, longues balades sur les quais, à regarder la Seine, les lampadaires, les couples, les solitaires. Je pensais à tout et à rien.
Un soir, arrêt devant une vitrine, jai croisé mon reflet. Femme en trench beige, cheveux attachés, pas jeune, pas vieille, fatiguée, mais debout. Et je me suis posé la question : quest-ce que tu veux, toi ? Pas lui, pas Antoine. Quest-ce que toi, tu veux ?
Aucune réponse immédiate. Mais le fait de me poser la question, cétait déjà un progrès.
En septembre, jai déplacé mes meubles. Le déclic, cétait le canapé : il ne laissait pas assez de lumière, létagère gênait, tout le salon semblait étouffer. Une fièvre de réorganisation ma prise, jai tout bougé. La pièce était plus claire, plus spacieuse, je respirais autrement. Pourquoi navais-je pas fait ça plus tôt ? Peur du changement, sans doute. Peur quil revienne et demande : mais quas-tu fait ici ?
Maintenant, plus rien à craindre.
Jai acheté de nouveaux rideaux, en lin crème, motif discret. Les anciens, bleu marine, absorbaient la lumière. Les nouveaux se gorgeaient de soleil. Bizarrement, je navais jamais remarqué comme mon salon pouvait être doré, le matin. Cinquante et un ans que je vis ici, et cest la première fois que je le voyais.
En octobre, je me suis inscrite à litalien. Ça faisait longtemps que javais envie, mais je repoussais toujours. Pas le temps, pas le courage, à quoi bon Et hop, première leçon ! Lambiance était joyeuse, le prof jeune, intarissable sur les jeux de mots, il nous obligeait à chanter des chansons italiennes, à tue-tête, en classe ! « Torna a Surriento », sans même savoir où cest.
Jeanne a tilté en entendant ça.
Litalien ?!
Oui.
Pourquoi ?
Je veux aller à Barcelone.
Mais enfin, Caro, à Barcelone on parle espagnol.
Jai explosé de rire.
Je sais ! Mais je commence par litalien cest proche.
Cétait un demi-mensonge, mais ça me plaisait de faire quelque chose juste pour moi.
Barcelone, cétait venu par hasard. Sur Instagram, javais vu des photos du quartier El Born. Pas celles de touristes : une ruelle, un marché, un vieux lisant Le Monde sur un banc, un chat roux sur un rebord de fenêtre. Un déclic. Voilà. Là, je veux vivre. Pas en visite, non. Y vivre un peu, pour respirer, pour sentir lair au goût dorange et docéan.
Jai écrit dans un carnet, en lettres capitales : « Barcelone. Printemps ». Collé le post-it sur le frigo. Le matin, je le regardais en buvant mon café.
Novembre : la grisaille, journées courtes. Je me suis abonnée à la piscine municipale. Nager, rien de tel pour occuper la tête et sentir le corps avancer. On oublie tout, rien que le mouvement compte.
Parfois, je pensais à Antoine. Allait-il bien ? Était-il encore avec Clémence ? Je ne lui voulais aucun mal sincèrement. De loin, cétait comme revoir une vieille photo : on reconnaît, mais lémotion file.
Décembre, Jeanne ma embarquée au réveillon avec ses amis. Jai failli refuser, jai accepté. Nouvelle tête autour de la table, on a ri, trinqué. À minuit, en échangeant les bises, jai ressenti une chose inattendue : ni solitude ni manque, juste légèreté. Comme si je déposais un truc lourd qui pendait à mon cou depuis des lustres et, surprise, je me découvrais légère, tout simplement.
Janvier, février. Je nageais, je caressais litalien, je lisais enfin tous les livres entassés. Jai fouillé les placards, dégagé les reliques inutiles. Je suis tombée sur mon vieux plaid celui quAntoine avait utilisé la première fois quil sétait réfugié sur mon canapé. Lavé, rangé et oublié depuis. Je lai mis dans le carton Emmaüs. Il aurait une vraie utilité ailleurs.
Mars. Pile un an depuis ce jour où il avait débarqué avec son sac bleu.
Jétais à la fenêtre, mon café fumant en main. Bordures encore boueuses, pigeons dégoulinants sur la corniche den face. Identique, et pourtant
Il a appelé un samedi. Midi. Le numéro sest affiché : mon cœur a bondi ni joie ni douleur. Juste lécho dune habitude.
Caro, cest moi.
Je vois.
Ça va de ton côté ?
Oui, et de toi ?
Silence.
Pas vraiment. On peut se voir ?
Jai réfléchi une seconde.
Oui. Mais pas chez moi. Devant limmeuble, dans vingt minutes.
Blanc au bout du fil. Il ne sattendait pas à ça.
Daccord.
Jai terminé mon café, mis mon manteau, vérifié mon écharpe dans le miroir. Femme en manteau gris-perle, calme, prête.
Il mattendait devant la porte. Vieilli, un peu défait, ou alors cest juste mon regard qui a changé. Il a maigri, moins bien mis, lair maladroit.
Salut, a-t-il tenté.
Salut, ai-je répondu.
On a marché côte à côte. Lentement, sans destination.
Caro, je voulais te dire
Dis.
Jai passé une année de merde. Clémence ça na pas marché. Cest elle qui est partie. Pas moi. Le boulot aussi tout a capoté. Je nai plus rien, tu comprends ? Plus rien.
Jécoutais, sans intervenir.
Jai pensé à toi. Je suis un idiot, je nai jamais su te dire Toi tétais là, pour de vrai. Tu es la seule qui compte, en fait.
Antoine.
Laisse-moi finir. Jaimerais quon essaie, maintenant. Pour de vrai. Jai changé. Laisse-moi une chance.
On est passés devant le vieux marronnier, les bourgeons gonflés, timides.
Je me suis arrêtée, il sest arrêté.
Tu es belle, a-t-il dit. Encore plus belle quil y a un an. Comment tu fais ?
Jai esquissé un sourire en coin.
Le printemps, sans doute.
Caro, laisse-moi Essaie au moins.
Jai regardé sa main, celle quil avait posée sur la mienne. Main chaude, connue, que jai tant désirée.
Puis, calmement, je la lui ai retirée.
Antoine, écoute-moi bien. Pas de reproche, juste écoute.
Dis-moi.
Tu dis que tu as changé, et je te crois. Lannée écoulée a compté. Mais le truc, cest que moi aussi jai changé. Mais différemment. Toi, tu veux retrouver ce que tu as perdu. Moi, jai trouvé quelque chose et je ne veux plus le perdre.
Il a pâli, les yeux incertains.
Quoi donc ?
Moi. Aussi kitsch que ça sonne, jai trouvé moi.
Caro
Attends. Jai été ton terrain de secours, Antoine. Tu atterrissais quand tout brûlait autour. Je soignais, jécoutais, tu repartais. Mais tu repartais toujours parce que, là-bas, cétait plus intense, plus lumineux. Clémence, cétait Orly, moi laérodrome de province. Fiable, juste pas indispensable.
Ce nest pas vrai.
Si. Et tu le sais. Sauf que là, le terrain de secours ferme. Pas par vengeance, simplement, parce que je nai plus envie dêtre la solution de repli. Même pour les gens bien. Même pour toi.
Il a mis du temps avant de répondre.
Et maintenant ? fit-il, désemparé.
Maintenant, jai des projets : le printemps à Barcelone, litalien dans les oreilles, le bassin le matin, un salon tout neuf, des livres enfin lus. Cest ma vie, ce nest pas flamboyant, mais cest la mienne. Plus de place pour quelquun qui débarque parce quil ne sait plus où aller.
Et si je reviens juste pour toi ? Pas faute dissue pour toi.
Je lai fixé longtemps. Il y avait peut-être du vrai, mais il était trop tard pour vérifier.
Peut-être. Mais la Caro qui attendait et retenait un coin de canapé, elle nest plus là. Celle qui te fait face aujourdhui vit autrement.
Il a avancé dun pas.
Laisse-moi au moins essayer.
Non, ai-je dit gentiment. Pas par punition, ni par cruauté, juste je connais trop bien ce scénario.
On était devant ma porte dimmeuble. Même adresse. Autre année, autre moi.
Même pas un thé ?
Non.
Pourquoi ?
Parce que le thé au thym, cest le début. Et il ny aura plus de début.
Il a baissé la tête.
Tu es heureuse ?
Jai hésité. Comme ce jour-là au café avec Jeanne. Pour de bon.
Oui. Maintenant, ici, oui.
Tant mieux, a-t-il dit. Et finalement, je crois à sa sincérité. Vraiment, tant mieux Caro.
On sest tu.
Appelle-moi parfois, juste pour parler.
Jai secoué la tête.
Ce nest pas la peine. Chacun sa route.
Il a hoché la tête, lentement, en digérant la sentence.
Barcelone, tu dis ?
Barcelone.
Belle ville.
Je sais. Même si jy ai jamais mis les pieds.
Il est parti, sans se retourner. Je le regardais séloigner lhomme que jai aimé plus que moi, trente années, et que je laissais partir, non plus dans la douleur mais apaisée.
Comme on ouvre la cage à un oiseau qui devait senvoler.
Je suis rentrée. Montée au troisième, ouvert la porte avec MON trousseau, chez moi, odeur de café et de rideaux en lin, lumière de printemps caressant le canapé bougé.
Jai mis la bouilloire. Non, pas du thym. De la menthe une nouvelle habitude.
Jai relu le post-it sur le frigo : « Barcelone. Printemps ». Jai ajouté au stylo : « Avril ».
Avril approche.
Le terrain de secours est fermé, la tour a baissé la lumière. Maintenant, cest moi qui prends le manche.
***
Mais tout cela na pas eu lieu en un clin dœil. Avant darriver à cette porte, à cette discussion, il a fallu un an. Un an qui ma changée, pas dun coup, pas dun seul choix, mais mois après mois, presque à mon insu.
Quand Antoine est parti ce soir de juillet, je nai pas tout de suite compris ce qui se jouait. Enfin, le cerveau avait saisi. Mais au fond, je ne voulais pas croire que jétais, à nouveau, loption B.
Jai continué ma petite vie. Lever, boulot, retour. Javais perdu le réflexe de cuisiner pour un, ça paraissait absurde. Je faisais trop, jetais du surplus. Jai remisé sa tasse sa grande mug bleue, ébréchée. Oubliée ou abandonnée ? Je lai juste cachée ; trop tôt pour la liquider.
Le cinquième jour, ma mère a appelé elle habite à Lyon, on sappelle chaque dimanche, mais là cétait mercredi.
Tout va bien, Caro ?
Oui, maman.
Tu ne me la fais pas, la voix tremblote.
Juste la fatigue.
Le boulot ?
Le boulot.
Pause.
Il est parti ?
Jaurais ri, si je navais pas été si fatiguée. Ma mère est un radar.
Tu sais tout, hein ?
Je suis ta mère.
Ça va, maman. Pas en pleine forme, mais ça va.
Tu veux venir ?
Non, merci. Jai besoin dêtre ici.
Elle a compris, na pas insisté. Elle savait reculer quand il le fallait.
Noublie pas, si ça ne va pas, tu mappelles.
Promis.
Je ne lai pas appelée ce nétait pas « pire », juste vide. Pas de drame, pas de supplique. Le désespoir exige trop de carburant, il me restait juste la fatigue.
Août chaud, jai posé deux semaines de congé la première fois en trois ans et je suis restée à Paris. Lecture, exploration, jai découvert un petit jardin botanique dont jignorais tout, planté au cœur du XIVe. Faune et silence. Je lisais sur un banc, heureuse de regarder le soleil balayer les feuilles.
Ça sappelle vivre, jai compris. Juste ça : être là. Ce nest pas du vide, cest la vie.
Un matin, une femme du même âge sest assise à côté : places rares sur les bancs. Elle a sorti un polar. On est restées là, sans un mot, tranquille. Plus tard, elle a fermé son livre :
Cest chouette, ici, non ?
Très, jai dit. Je regrette de ne pas être venue plus tôt.
Jhabite à côté. Je viens tous les jours. Christine.
Caroline.
On a bavardé. Ancienne prof, retraitée, enfants loins partis. Aucun pathos. Juste quelquun qui sait vivre.
Cest ça, me suis-je dit.
On sest croisées encore, pas damitié fusionnelle, mais une présence rassurante.
En septembre, cétait la rentrée, odeur de pommes, un froid piquant dans lair. Jaime ce mois de reprise invisible. Cest là que jai déplacé mes meubles ; à huit heures, frénésie de réorganisation.
Jai pensé à Antoine. Pas en colère, non, cest trop coûteux. Je lui souhaitais simplement le meilleur. Naïvement.
En octobre, cours ditalien. On était huit, de tous âges, dont une Pauline, énergique, séparée depuis trois ans, elle avait du rire à revendre. Après le cours, un café.
Pourquoi litalien ?
Pour Barcelone.
Elle a ri.
Tu men diras tant. Cest lespagnol là-bas !
Je sais, mais litalien, cest plus chantant.
Cest singulier, jaime bien.
On a commencé à sortir ensemble : ciné, expo, verres. Les gens nouveaux arrivent quand on souvre. Jaurais jamais cru.
Janvier. En triant des cahiers, jai retrouvé mon vieux carnet, genre journal intime maladroit. Qui étais-je à vingt-cinq ans, sincèrement ? À la fin, jai ajouté : « Tout va bien aujourdhui. Bravo, la vieille. »
Février, Paris dégèle prématurément. Les trottoirs brillent, la Seine file. Je bouquine dans un petit librairie. Le patron doze derrière son comptoir.
Jachète trois livres : un guide sur Barcelone, un essai sur la peinture, un roman.
Belle sélection, sourit-il. Vous verrez, ce roman est une histoire de renaissance.
Ça tombe bien.
Un soir, je réserve enfin mes billets et un petit studio sur la Rambla, payé en euros mais cest bien plus symbolique que tout lor de la Banque de France. Cest MA décision.
Tu veux que je vienne avec toi ? samuse Jeanne quand je le lui annonce.
Jaimerais bien, mais il faut que jy aille seule. Pour une fois, juste pour moi.
Début mars, jappelle maman.
Tu vas toute seule ? Si loin ? Tu es certaine ?
Maman, jai cinquante et un ans.
Je me répète, tu es mon bébé mais daccord, profites-en, envoie des photos.
Cest ça, la vie, ai-je pensé en raccrochant. Pas de grands drames, juste ces petits gestes quotidiens alignés.
Les histoires damour à la française après cinquante ans, ce ne sont plus des courses contre la montre. Ce sont des choix, pour soi, en toute conscience. On apprend à ne plus donner ce que lon ne possède pas. À ne plus vivre en attente du signal dautrui la vie ne donnera aucune autorisation.
Jai longtemps vécu dans lattente. Maintenant, cest bon.
La psychologie des relations, on la trouve dans tous les livres, mais elle tient à une phrase : tu choisis ce que tu acceptes dans ta vie, le reste, tu laisses à la porte. Jai fermé la mienne une clôture douce, sans fracas.
Lorsque Antoine a appelé ce samedi, jétais en train de réorganiser mes étagères. Son nom sest affiché, et je nai pas sursauté. Jai réfléchi, puis décroché.
Le reste, vous connaissez : la marche, la confession, le terrain de secours.
Ce que je ne vous ai pas dit Pendant quil parlait, je me disais : homme bien, mais trop faible devant le clinquant. Ce nest ni de la faute, ni de la malveillance : cest le tempérament. Je ne pouvais plus, moi, être linfirmière de ce point faible.
Seule la pitié était difficile à laisser. Mais on peut plaindre et dire non.
Cest ça, la sagesse (ou la maturité, appelons-la comme on veut). Pas froideur, non. Juste, une certaine fermeté de cœur.
Il est parti, je lai suivi du regard. Quil trouve enfin son destin pas Clémence, pas moi. Quelque chose à lui.
Je suis montée au troisième à pied. Respirant calmement.
La lumière traversait les rideaux crème. Le salon clapait de clarté, le canapé, déplacé, ouvrait la pièce. « Barcelone. Printemps. Avril. »
Jai préparé un thé à la menthe.
Un texto à Jeanne : « Il est venu, tout va bien. »
Sa réponse : « Je savais. Fière de toi. »
Un message à Pauline : « Ciné demain ? »
Oui, tout de suite même.
Jai ri, attrapé mon guide de Barcelone. Plus quun mois.
Le terrain de secours est clos. Plus aucun vol imprévu accepté.
Le seul avion au départ davril, cest le mien je suis, pour une fois, la seule passagère.
Je mappelle Caroline. Jai cinquante et un ans. Et en mai, Barcelone mattend.
***
La bouilloire a chanté. Jai infusé la menthe dans ma nouvelle tasse blanche, fine, pratique, achetée en décembre juste pour moi.
Tasse en main, je suis retournée à la fenêtre. Dehors, mars mais un mars plus léger. Moins de neige sale, davantage de lumière. Les pigeons paraissaient heureux, une femme riait avec son portable une autre que lannée passée.
Juste une histoire damour ou plutôt, de ce temps suspendu après lamour. De tout ce quon traverse, et du bien fou que lon trouve au bout.
Comment tourner la page ? Changer les meubles, acheter de nouveaux rideaux, apprendre une langue, nager, explorer de nouveaux librairies, sautoriser à ne plus attendre.
Ne pas attendre. La clef, cest ça.
Pardonner ? Peut-être, cela déleste. Mais mémoriser sans porter le poids, cest ça la liberté.
Jai terminé mon thé, posé ma tasse dans lévier, rallumé lordinateur : confirmation du vol. Avril, ParisBarcelone.
Jai souri, bêtement, devant lécran. Dans un mois, lavion. Vers un soleil différent, des oranges qui sentent lété, des chats roux aux fenêtres indifférents aux passants. Apprendre à vivre doucement.
La famille, cest dabord soi-même. Tant que tu nas pas trouvé un abri solide à lintérieur, rien ne tient dehors.
Jai longtemps attendu. Cest fini.
SMS de Pauline : titre du film et rendez-vous. Jai répondu : Parfait, à demain.
Je me suis regardée dans la glace. Femme en tenue décontractée, cheveux décoiffés, mais dans les yeux, une certaine paix. Pas un sourire hollywoodien ; de la solidité.
Je me suis fait un clin dœil.
Demain le ciné. Après litalien. Piscine. Puis Barcelone.
La vie continue. Ma vie. Pas celle des autres, pas entre deux mouvements darrivée ou de départ. Ma vie, à moi, vivante.
Laérodrome est fermé.
Et, quelque part, entre les nuages printaniers au-dessus des toits de Paris, un avion file droit vers le sud.
Je vole.
Le soir, après le cinéma et un débat passionné sur la fin du film, je suis rentrée chez moi, ôté mes chaussures, suspendu mon manteau.
Et tout à coup, la vieille tasse bleue mest revenue. Celle dAntoine, oubliée au fond du placard. Je lai sortie, tournée dans mes mains.
Juste une tasse banale. À poser sur une étagère, mais plus comme souvenir. Simplement comme objet.
Puis je me suis couchée. Un roman sur les transformations à la main, je lisais, je refermais.
La pluie de mars chuchotait contre la vitre. Pas une pluie triste ; juste une pluie.
Et dans le silence, jai senti une paix tranquille. Pas le vide, pas lisolement. De la tranquillité. Quand tout retrouve sa place.
Demain, italien. Le prof nous fera chanter. Jélèverai la voix.
Après-demain, piscine. Leau, le mouvement.
Bientôt, Barcelone.
Pour linstant, la pluie. Et la nuit. Et cest très bien ainsi.
Jai fermé les yeux.
Et, au moment de mendormir, jai imaginé, très concrètement : un petit patio tranquille, le soleil davril, un chat roux sur la fenêtre. Moi, en pyjama, le café à la main, fixant ce chat. Le chat me regarde aussi, et tout le monde est satisfait.
Terrain de secours fermé.
Piste de décollage ouverte.