Aérodrome de Secours

Terrain de secours

Tu mentends ? Sa voix était douce, presquempreinte de culpabilité. Enfin, presque. Charlotte, je te parle, tu mécoutes ou pas ?

Je lentendais. Je lai toujours entendu. Même quand il se taisait, même quand il ne mappelait pas pendant des semaines, il restait un écho de sa présence dans mon appartement, suspendu dans lair comme des effluves persistantes de café, une trace de tasse oubliée sur le rebord de la fenêtre, une chaise de cuisine subtilement déplacée.

Jécoute, Bernard.

Alors pourquoi tu dis rien ?

Je réfléchis.

Il a poussé un grand soupir. Celui-là, je le connaissais par cœur. Lourd, râpeux, comme un soupir qui se débat dans un corset invisible. Bernard soupirait toujours ainsi quand il voulait quon le plaigne, sans jamais réussir à le demander vraiment.

Jai nulle part où aller dautre, a-t-il soufflé. Tu comprends ? Vraiment nulle part.

Je me tenais devant la fenêtre et observais la rue. Mars. Mottes de neige sale le long des trottoirs, pigeons détrempés sur la corniche den face, une maman galérant avec sa poussette autour dune flaque. Mars à Lyon, rien dexotique. Et à lintérieur de moi, quelque chose basculait. Lentement, inéluctablement. Comme une page qui tourne. Comme une serrure qui claque.

Entre, ai-je dit.

Voilà. Trois syllabes. Et tout recommençait.

Bernard avait cinquante-trois ans. Jen avais cinquante et un. On se connaissait depuis lépoque où il portait des chemises à carreaux quil croyait stylées, et où je promenais une tresse assez épaisse pour étrangler le chat, persuadée que la discrétion était une vertu. On sest rencontrés via des amis communs, dans une cuisine de Villeurbanne, entre gorgées de Beaujolais à 6 euros et débats extrêmement houleux sur des livres que personne navait terminés. Bernard, alors, était bruyant, riait à sen faire exploser le couloir, gesticulait au point denvoyer valser une assiette (que je me suis retrouvée à ramasser en miettes), en me disant : voilà un homme qui occupe tout lespace. Quest-ce que ça doit faire, den être le centre…

Moi, cétait linverse. Effacée. De celles quon remarque après tout le monde, mais qui restent dans les mémoires. Du moins, cest ce que jaimais croire.

Il nétait pas tombé amoureux de moi, mais de Capucine. Inévitable comme lorage après la canicule. Capucine, cétait tout : rieuse, rapide, solaire, capable daimanter toute une pièce dun simple sourire. À côté, je me sentais aquarelle à côté dune peinture à lhuile. Pas moins bien ; juste différente.

Ils se sont aimés vite et déjà commencés à sétriper tout aussi vite. Je les ai suivis de loin, années après années, dans leur manège : rupture, retrouvailles, scène dramatique, claquage de porte, puis Bernard qui rentrait, et rebelote la semaine daprès.

Et entre deux tours de ce grand huit, il y avait moi.

La première nuit où il a débarqué, après sa première vraie rupture avec Capucine, il devait avoir trente-cinq ans, moi trente-trois. Appel tardif, voix éteinte : « Je peux passer ? » Jai dit bien sûr. J’ai servi du thé au thym (nous sommes français, tout de même), posé un fromage et une baguette sur la table, et on a parlé jusquà deux heures. Enfin, lui parlait. Écouter, jétais championne.

Le matin, il a bu son café, ma souri en repliant le plaid du canapé, et est reparti. Quinze jours plus tard, retour chez Capucine.

Je ne lai pas mal pris. Jai rangé le plaid lavé, repris ma vie. Et puis à chaque déraillement, il revenait. Parfois une soirée, souvent quelques jours. Thé au thym, confidences, décrispation. Puis, invariablement : Capucine, léternelle.

Ce nétait pas de lamour, je refusais de le nommer ainsi. Mais à chaque coup de sonnette, ma poitrine se serrait puis se relâchait dun coup. Le voilà. À moi, un peu. Pas longtemps, mais à moi.

Parfois je me disais : je suis la tour de contrôle. Les avions atterrissent, refont le plein, repartent. La tour reste. Immuable. Prête.

Cette fois, Bernard a débarqué fin mars avec une grosse besace de sport usée. Bleue, lettrage blanc à moitié effacé. Jai reconnu tout de suite : là, ce nétait pas pour deux nuits.

Tu restes longtemps ? ai-je lancé depuis le couloir.

Je sais pas, honnête, au moins. Il ne me mentait jamais, et cétait peut-être notre truc à nous. Peut-être une semaine. On verra.

Ok. Je mets le thé à chauffer.

Il sest installé à “sa” place, dos au frigo, côté fenêtre. Je lui ai servi sa grande tasse et jai senti pointer la nostalgie. Ni la joie, ni la peine. Un entre-deux tiède, doux-amer.

Cest si grave ?

Catastrophique, il sest réchauffé les mains autour du mug. Les mains toujours froides, Bernard Elle dit quelle nen peut plus, quon se gâche la vie.

Et toi ?

Je nai rien dit. Jai pris la besace. Je suis parti.

Le métronome du zinc gouttait, dehors, dans la lumière qui tardait à revenir.

Charlotte Tes pas contente ?

Si, ai-je répondu. Et, en un sens, cétait vrai. Tristement, un peu honteusement, mais vrai.

Les premiers jours furent étranges. Rien de mal, juste étrange. Jétais rodée à ma solitude : réveil à sept heures, café, bouquin devant la fenêtre, boulot, retour à dix-huit heures, plat maison vite fait, coup de fil à mon amie Sabine, coucher à onze heures. Rythme calé, tranquille.

Bernard, lui, perturbait tout sans faire exprès. Il se levait plus tard, aimait bavarder à table alors que mon esprit avait déjà rejoint la Défense. Laissait traîner ses affaires, mettait le JT trop fort, squattait la salle de bains.

Mais il y avait aussi : dîner ensemble, de vrais dîners, des discussions drôles, la lasagne maison inspirée dun vieux numéro de Cuisine et Vins de France (quil déclarait “la meilleure de sa vie”), des vieux films revus, le marché du dimanche matin où il portait la lourde cabas de légumes et moi, le souffle un peu court, par bonheur.

Une semaine passa. Puis deux. Puis un mois.

Un soir, allongée dans le noir, à écouter son souffle de lautre côté du mur, je me demandai : Et si cétait ça, mon vrai bonheur ? Rien de flamboyant, rien de Capucine. Une paix solide, de vieille maison.

Jen ai parlé à Sabine, lors dun café sur la place des Terreaux (latte pour elle, thé noir pour moi). Elle a écouté, longuement, puis :

Charlotte Tu tiens à ce que je dise quelque chose ?

Je sais déjà ce que tu vas dire.

Ah bon ?

Que ça ne durera pas. Quil repartira. Comme toujours ?

Sabine a fait tourner sa cuillère.

Je voulais juste demander : Tes heureuse, là, maintenant ? Pas “et si”, pas plus tard. Maintenant.

Je me suis vraiment posé la question.

Oui. Là, oui.

Alors profite, elle a haussé les épaules en sirotant. Arrête davoir peur de demain.

Je me suis appliquée à suivre ce conseil.

On a vécu ensemble avril, mai, juin, juillet. Je revois encore chaque moment : le lilas du jardin cueilli par ses soins, notre brouille idiote à propos je ne sais plus de quoi (vite réglée), et les jours de paresse partagée, chez soi, chacun absorbé, mais ensemble. Jai commencé à parler en “nous” : “on va”, “il nous faut”, “nous irons”. Naturellement. Je laissais pousser ce “nous” comme du chiendent.

Il changeait. Il évoquait moins Capucine, sénervait moins. Parfois son regard me réchauffait dune façon neuve. Peut-être était-ce enfin ça, le mot que jattendais.

Il a demandé des doubles de clés. Jai fait faire une copie sans hésiter, et quand il les a eues, moi, jai eu chaud au cœur.

Début juillet.

Mi-juillet, coup de fil.

Je cuisinais, il regardait un documentaire dans le salon. Son téléphone a trillé, puis tout est devenu silencieux mais une épaisseur sétait installée.

Je suis entrée. Bernard, debout au milieu, téléphone dans la main, le regard vide.

Bernard ?

Il ma vue. Et jai compris. Pas avec la tête, plus loin encore.

Capucine, il a murmuré. Elle a des soucis. Des vrais. Elle na personne et elle me demande.

Aussi simple que ça.

Très bien.

Charlotte

Va.

Je veux texpliquer.

Pas la peine. Jai compris. Va.

Il a traîné dans le couloir, attrapé sa vieille besace, celle-là même qui navait jamais quitté ce coin, attendant courageusement de resservir.

Je tappelle, a-t-il dit.

Daccord.

La porte sest refermée, le verrou a tourné. Jai traversé le salon vide, dans un silence qui, cette fois, ne contenait plus que labsence.

Je nai pas pleuré. Pas tout de suite. Les trois premiers jours, étrange, jattendais les larmes, elles ne venaient pas. Ce nétait pas la douleur, cétait le trou laissé par un meuble déplacé. Une silhouette lumineuse sur le parquet. Une place vide dans lair.

Au travail, ça allait. Jétais comptable dans une PME du bâtiment à Lyon ; les chiffres nont pas détats dâme. De la rigueur, de la méthode, ça occupe lesprit.

Le quatrième soir, jai refait la fameuse lasagne. Sans raison. Même recette, même plat, même découpe. Dégusté en silence, et là, ça a explosé : impossible à supporter, cette saveur. Alors, jai pleuré sur ma lasagne, vilainement, comme une gamine à qui on aurait confisqué son doudou. Puis je me suis lavée le visage, fini le thé et au lit.

Sabine est venue le lendemain sans prévenir (“Ouvre-moi, jsuis là !”), apportant pain et fromage. Elle ma serrée fort, jai senti un nouveau calme. Plus de larmestrop tard, réservées pour la lasagne.

Raconte, ma-t-elle dit.

Y a rien à raconter, ai-je soupiré. Tu sais tout.

Oui, mais dis-le. À voix haute.

Alors jai tout dit. Juillet, coup de fil, besace bleue, “je tappelle”. Il na dailleurs jamais rappelé. Ça faisait déjà plus dune semaine.

Tu attends ?

Non, ai-je réalisé à voix haute, le cœur léger malgré moi.

Vraiment ?

Vraiment non. Jen ai assez dattendre. Toute ma vie, jai attendu. Quil appelle, quil choisisse, quil reste. Mais il na jamais choisi : il revenait juste quand il navait nulle part où aller. Tu sais comment on appelle ça ?

Dis-moi.

Terrain de secours. Jétais son terrain de secours. Toujours en place, toujours disponibles, pistes éclairées. Et lui, il savait toujours où atterrir.

Sabine me scrutait.

Tu savais ça depuis longtemps ?

Oui. Mais il y a savoir et comprendre.

La nuance est énorme. On sait des années, on fait semblant dignorer ; comprendre, cest ne plus pouvoir faire semblant.

Août a passé en apesanteur. Pas sombre, non. Juste calme. Métro-boulot-dodo, quelques balades le long du Rhône, méditations silencieuses sur leau et la lumière. Je marrêtais devant les vitrines réfléchissantes : voyez cette femme dans son trench beige, cheveux relevés, pas vieille mais plus tout à fait jeune, fatiguée mais droite ? Quest-ce que VOUS voulez pas lui, pas Bernard, VOUS ?

Pas de réponse. Mais la question existait enfin.

En septembre, jai déplacé les meubles. Ça a commencé par le canapé. Je me suis rendu compte quil bouchait la lumière, je l’ai viré, tout déplacé. Lappartement respirait mieux. Et moi aussi. Pour la première fois, je navais pas peur quil revienne en me demandant “Mais quest-ce que tas fichu ?”

Les vieilles peurs débarrassées, jai acheté de nouveaux rideaux. En lin, crème, à petits motifs. Avant, du bleu marine massif. Maintenant, le soleil inondait les matins. Jai vécu plus de cinquante ans sans le remarquer.

En octobre, je me suis inscrite à un cours ditalien. Un rêve de toujours, sans cesse remis à plus tard. Le prof, jeune et drôle, nous faisait chanter des tubes napolitains tous ensemble (je ne suis jamais allée à Sorrente mais je chantais à tue-tête). Sabine sest moquée en apprenant ça :

Italien ? Pour quoi faire ?

Je veux aller à Barcelone, jai plaisanté.

Charlotte, à Barcelone, cest lespagnol !

Je sais. Mais italien et espagnol, cest pareil, non ?

Bon, pas vraiment, mais ça me plaisait de commencer quelque chose pour moi.

Barcelone Cétait venu un soir, en regardant des photos sur Internet : marchés, rues baignées de soleil, un vieux monsieur sur un banc, des chats roux sur les fenêtres. Une petite voix, intérieure : là. Cest là que je veux vivre un peu. Pas en touriste. Juste y être.

Jai sorti un carnet, noté : “Barcelone. Printemps.” Deux mots accrochés sur le frigo, lus chaque matin.

À larrivée de lhiver, jai acheté un abonnement piscine. Nager avant le boulot, cest la meilleure façon de débuter une journée. Dans leau, on ne pense quà avancer. Bel entraînement.

Rarement, je repensais à Bernard. Que devenait-il ? Toujours avec Capucine ou pas ? Je ne voulais rien de mal. Juste, parfois, je repensais à lui comme à une vieille photo : on reconnaît, mais les sentiments se sont éteints.

En décembre, Sabine ma traînée à un réveillon moderne. Jai failli refuser, jy suis allée. Jai ri, trinqué, et à minuit, au milieu des embrassades générales, jai ressenti une légèreté surprenante. Comme si jabandonnais un poids que je traînais depuis une éternité.

Janvier, février sont passés. Piscine, italien, lectures en retard, rangement des placards. Jai retrouvé un vieux plaid, celui que Bernard utilisait la première nuit sur mon canapé. Lavé, plié, oublié dans un fond de placard. Je lai donné à une collecte. Autant quil serve à quelquun.

Mars est revenu. Un an tout pile depuis son retour, besace bleue sur lépaule.

Je buvais mon café devant la fenêtre. Même neige sale, même pigeons, même quartier. Mais plus la même Charlotte.

Samedi, midi : son numéro a clignoté sur mon écran. Petit choc. Pas de bouleversement, juste le vieux réflexe.

Jai décroché.

Charlotte, sa voix, un peu étrangère, mais si connue. Cest moi.

Je vois.

Comment tu vas ?

Très bien. Et toi ?

Silence.

Pas très bien. On peut se voir ?

Jai réfléchi une seconde.

Daccord. Où ?

Chez toi, peut-être ?

Non. Devant limmeuble. Dans vingt minutes.

Silence. Il sy attendait pas.

Daccord devant limmeuble.

Jai bu la fin de mon café, attrapé mon manteau, jeté un regard au miroir sur le palier : une femme en manteau gris perle. Aposée. Prête.

Il était déjà là. Vieilli, un peu amaigri, mal rasé. Un mélange despoir et de gêne dans les yeux.

Salut.

Salut.

On sest mis à marcher côte à côte. Pas de but, juste parler.

Charlotte Je dois te dire un truc important.

Je técoute.

Jai morflé cette année. Avec Capucine, cest fini. Elle ma quitté. Cest elle ! Et le boulot aussi, tout est parti. Jai tout perdu. Il ne reste rien.

Je lécoutais en silence.

Jai pensé à toi. Beaucoup. Jai compris que jai été idiot. Tu étais tu ES la personne la plus vraie que jaie jamais eu. Laisse-moi une chance.

Nous allions sous un vieux marronnier. Les bourgeons pointaient, premiers du printemps.

Je me suis arrêtée. Lui aussi.

Tu es belle, a-t-il soudain dit. Tu es encore plus belle quavant. Comment tu fais ?

Jai souri.

Ça arrive.

Charlotte. Il ma saisi la main. Dis-moi quelque chose.

Jai regardé sa main. Chaude. Aimée autrefois.

Je lai doucement retirée.

Bernard, ai-je dit. Je veux vraiment que tu comprennes. Ne toffusque pas, OK ?

Oui

Tu dis que tu as changé. Je te crois. Un an, cest long. Jai hésité. Mais ce nest pas toi, le problème, cest moi.

Comment ça ?

Moi aussi, jai changé. Juste différemment. Tu veux retrouver ce que tu as perdu. Moi, jai trouvé ce que je ne veux plus perdre.

Quest-ce que tu as trouvé ?

Moi-même. Désolée si cest bateau, mais cest ça.

Il est resté silencieux.

Jai été ton terrain de secours. Tu venais quand tout partait en vrille. Tu te posais, tu repartais vers plus festif. Capucine, cétait Roissy-Charles-de-Gaulle, moi un petit aérodrome dans la Loire. Toujours prête, jamais prioritaire.

Cest pas vrai, a-t-il soufflé.

Si, et tu le sais. Mais maintenant, terrain fermé. Sans rancune. Juste terminé.

Long silence.

Quest-ce que tu vas faire, alors ?

Jai des projets. Je pars à Barcelone au printemps. Japprends litalien (oui, je sais). Je nage tous les matins. Jai de nouveaux rideaux, de nouveaux meubles, mes vieux bouquins. Cest ma vie. Pas la plus éclatante. Mais elle mappartient. Jen fais cadeau à personne qui nest là que par défaut.

Et si ce nest pas par défaut ? Et si cest vraiment vers toi que je viens ?

Je lai regardé longtemps.

Possible. Mais je ne peux pas vérifier. Lancienne Charlotte, celle qui se sacrifiait, nexiste plus. Celle de maintenant, elle ne peut plus.

Il sest approché.

Donne-moi une chance.

Non, ai-je dit gentiment, sans colère ni théâtre. Pas pour te punir. Juste parce que je sais trop comment ça finit.

Nous étions toujours devant limmeuble. Même décor, une nouvelle Charlotte.

Même pas un thé ?

Non.

Pourquoi ?

Le thé, cest un début. Et il ny aura pas de début.

Il a baissé les yeux. Redressés après.

Tes heureuse ? voix basse, simple question.

Comme à la terrasse avec Sabine, jai cherché la vérité.

Oui. Là, maintenant, oui.

Cest bien. Vraiment bien, Charlotte.

Un silence.

Appelle-moi parfois, propose-t-il. Pour discuter.

Jai secoué la tête.

Pas besoin. Chacun sa route.

Il a acquiescé. Lentement. Acceptant ce quil pouvait.

Barcelone, hein ?

Barcelone.

Belle ville.

Je sais, même si je ny suis jamais allée.

Il est parti sans se retourner. Mon homme de trente ans, celui que jai aimé plus que moi, celui que, désormais, je laisse partir avec paix.

Comme on relâche un oiseau longtemps en cage.

Je suis remontée, jai ouvert ma porte avec MES clés. Chez moi, il faisait bon : lodeur du café, du lin, les rideaux dorés par le soleil.

Jai mis la bouilloire. Pas de thym. Juste de la menthe. Nouvelle habitude, la mienne.

Sur le frigo, le post-it : “Barcelone, Printemps”. Jai ajouté “Avril”.

Terrain fermé. Tour de contrôle éteinte. Cette fois, cest moi qui monte dans lavion. Enfin.

***

Mais tout ceci nest pas arrivé dun coup. Avant ce hall et cette conversation, il a fallu une année. Une année qui ma changée. Alors je veux raconter plus précis, mois par mois.

Quand Bernard est reparti, juillet, je nai compris quaprès. Le manque nest pas la douleur, cest la place blanche où lon évite de poser les yeux.

La première semaine, routine. Boulot, repas solo, drôlement peu à cuisiner maintenant. Je faisais toujours trop, machinalement. Jai retiré sa tasse grande, bleu nuit, ébréchée. Oubliée ? Laissée ?

Je lai rangée dans le fond du placard. Pas prête à décider de sa fin.

Jour 5 : Appel de maman (installée à Lille, on papote tous les dimanches, là elle sonne un mercredi).

Charlotte, tout va bien ?

Oui, maman.

Tas une voix bizarre.

Fatiguée.

Le boulot ?

Voilà.

Pause.

Il est parti, hein ?

Jai failli rire. Radar maternel.

Comment tu devines ?

Je suis ta mère. Alors ?

Ça va, maman. Cest dur, mais ça va.

Tu veux venir quelques jours ?

Non. Je dois digérer ça ici.

Daccord, elle sait reculer. Mais thésite pas. Si ça va pas, tappelles.

Je nai pas eu besoin dappeler. Pas de naufrage. Juste le poids de la solitude choisie, lourde quand même. Mais je nai pas pensé à demander son retour. Jai dû savoir, au fond, que Capucine nétait pas un passé, mais sa trajectoire.

Fin juillet, je me suis offert un coiffeur. La même Annick, rue de Marseille, depuis dix ans. Elle ma regardée, bienveillante, et question simple :

On fait quoi ?

Court. Beaucoup plus court.

Surprise.

Vraiment ?

À lépaule. Et plus clair.

Je suis sortie, allégée. Un bon dix ans de moins (en tout cas, cest ce que ma voisine, Madame Lemoine, ma crié le lendemain : “Ma parole, Charlotte, t’es métamorphosée !”) Elle avait raison : dans la vie, quand une femme change de coupe, il se passe forcément quelque chose.

Août caniculaire. Jai pris mes deux semaines de vacances, pour la première fois depuis toujours ? Pas de voyage, juste Lyon, à redécouvrir. Je me suis découverte un amour pour le Jardin Botanique du parc de la Tête dOr je ny étais jamais entrée alors quil est à deux pas ! Excellente cachette verte, où paresser, lire, observer la lumière filtrer. Cest ça, vivre, ai-je pensé. Sarrêter et regarder.

Un jour, une femme de quelques années mon aînée a demandé à sasseoir près de moi. Nous avons partagé le banc, en silence, avec nos livres respectifs. À la fin, elle sest présentée : Hélène, ex-prof dhistoire, paisible, indépendante. Un exemple. Nous nous sommes parfois retrouvées, rien que par hasard, juste bien dêtre là à ne rien attendre.

Septembre a ramené la rentrée, les odeurs de pommes, le vert qui a viré à lor. Jaime le mois de septembre. On repart à zéro dans lair, même sans école.

Poussée par une énergie neuve, jai refait mon salon. Enfin ! Besoin de changement. Jai tout bousculé toute seule, galvanisée.

Puis jai médité un moment devant la fenêtre. Jai repensé à Bernard, sans rancune. Jespérais quil avait retrouvé sa route pas par grandeur dâme, mais parce quen vouloir à quelquun, cest fatigant. Jai pas besoin de cette fatigue.

En octobre, initiation à litalien. Huit hurluberlus bourrés de bonne volonté : un jeune qui rêve de sexpatrier à Rome, une retraitée fan de comédies italiennes, une Charlotte qui ne veut plus remettre à demain. Jai vite sympathisé avec Marion, une rigolote qui, elle, sortait dun divorce et reprenait goût à la vie. Elle ma dit, un soir devant un cappuccino :

Tu fais ça pour quoi, litalien ?

Barcelone.

Fous rires et : “Courage, Charlotte, ton raisonnement tient le roquefort !” On allait parfois au ciné ou en expo, nouveau rayon de soleil.

Arrivèrent novembre, décembre, janvier. Piscine, réveillon, tri de vieux livres. Un vieux carnet de jeunesse : je ne me souvenais plus de mes espoirs de vingt ans, ça fait bizarre. Jai griffonné, en refermant : “Tout va bien. Tu as survécu.”

Février : la neige déjà en fuite. Je marche, me perds exprès. Je découvre une minuscule librairie que je navais jamais vue. Trois romans et un guide de voyage sur Barcelone, offerts par moi à moi. “Ce livre, dit le libraire, cest lhistoire dun personnage qui change.” Toujours dactualité, ai-je dit.

Jai lu le guide passionnément. Repéré une location pas chère rue dElisabets, réservé vol, logement, ressenti une joie pure que javais oubliée.

Ce voyage, ce sera le mien. Mon tout premier, pas imposé, pas avec quelquun. Ma décision.

Jen ai parlé à Sabine.

Cest exactement ça : il fallait que tu le fasses seule.

Jai appelé maman. Elle a soupiré, inquiète, mais a concédé : “Tu sauras te débrouiller. Tu as toujours su.” J’ai promis denvoyer des photos.

Voilà ce quest une vraie histoire de vie : plans simples, décisions à soi, pas de fracas. Et cest précieux.

À plus de cinquante ans, lamour nest pas “trouver quelquun” à tout prix. Cest dabord se trouver soi. On ne donne pas ce quon na pas.

Pendant trop longtemps, jai attendu lautorisation de vivre. Personne ne la donne. Il faut la prendre.

Ce nest pas venu soudain, mais par degrés, comme le printemps. Un mieux imperceptible, puis un jour vous réalisez : il fait doux.

Le cœur des relations ? On ne change pas lautre. On choisit ce quon laisse entrer ou pas chez soi.

Jai fermé la porte. Sans bruit. Ce rendez-vous, au pied de limmeuble, nétait que lépilogue.

Samedi, jétais justement en train de plier des vêtements à donner, quand il a appelé.

Tout ce que jai raconté plus haut, cest vrai. Ce “non” doux mais ferme, ce décollage sans escale. Mais je dois juste préciser : en marchant à côté de lui, en lécoutant, je pensais : cest un homme bien. Pas méchant, jamais sciemment blessant. Juste fragile du côté de Capucine. On ne guérit pas ces faiblesses-là à coup de résolutions.

Le plus dur nétait pas de dire non. Cétait de le faire sans pitié, sans sombrer dans le sauvetage.

Avant, la pitié aurait ouvert la porte. Maintenant, je suis capable de compatir sans me diluer.

Il est parti sans un regard. Jai murmuré : quil trouve sa route, vraiment.

Jai monté mes quatre étages à pieds, en écoutant mon calme nouveau.

Chez moi, tout baignait dans le soleil de mars. Rideaux crème, canapé sur le bon mur, post-it à trois mots.

Je suis allée préparer mon thé, écris à Sabine : “Il est venu. Tout va bien.”

Réponse : “Je savais. Fière de toi.”

Message à Marion : “Cinéma demain ?”

Réponse dans la minute : “Jen rêvais, quelle heure ?”

Jai souri. Thé à la menthe, guide de Barcelone. Plus que quelques semaines dattente.

Terrain fermé. Tour de contrôle éteinte. Le vol davril, cest le mien. Une seule passagère cette fois : Charlotte, 51 ans, cap sur linconnu.

***

Quand la bouilloire a sifflé, jai laissé infuser la menthe. Versé dans la nouvelle tasse, blanche, toute simple. Pas celle à lanse ébréchée.

Je me suis approchée de la fenêtre. Mars. Presque la même scène, pourtant différente : la lumière, le rire dune passante, les oiseaux.

Une histoire damour, ou plutôt : une histoire de laprès. On peut aimer longtemps à contre-temps, puis découvrir quau retour à soi il y a une joie inédite.

Comment survivre à la séparation ? Pour moi : déplacer les meubles, changer les rideaux, apprendre litalien, aller nager, explorer de nouveaux lieux, renoncer à lattente.

Cesser dattendre.

Le plus difficile, mais le plus simple. Finir avec lespérance suspendue, entrer dans le présent.

Pardonner ou oublier ? Pour moi, pardonner. Pas par principe, juste parce que la colère pèse trop. Pardonner, sans chercher à effacer. Juste ne plus porter.

Je finis mon thé. Range la tasse. Jouvre mon ordinateur : confirmation du billet. Avril, Lyon-Barcelone.

Je souris, seule, pour moi.

Dans un mois, je décolle.

Des valeurs de famille ? On en parle beaucoup, chacun y voit ce quil veut. Aujourdhui, pour moi, la famille commence par soi. On ne bâtit rien dehors tant que tout est branlant dedans.

Jai attendu, longtemps. Je nattends plus.

Mon téléphone vibre. Marion menvoie le nom dun film. Je réponds : “Parfait, RDV devant le ciné !”

Je me lève, me regarde : femme tranquille, cheveux brillants, yeux clairs davoir traversé. Pas euphoriquement heureuse, mais paisible.

Un signe à mon reflet.

Ce soir ciné avec Marion. Italien demain. Piscine après-demain. Barcelone dans un mois.

La vie coule. Ma vie. Pas celle en pointillés, en stand-by, à guetter des retours hypothétiques. La mienne, réelle, vivante.

Terrain fermé.

Et là-haut, quelque part au-dessus des toits de la Croix-Rousse, dans les nuages de mars qui sentent presque déjà avril, mon avion décolle.

Cest moi qui vole.

Le soir même, après le ciné, les bavardages au café, la dispute joyeuse sur la fin du film, je suis rentrée. Déchaussée dans lentrée, manteau au portemanteau.

Soudain, jai repensé à la tasse bleue ébréchée, jamais sortie du placard. La fameuse. Je lai sortie, fait tourner dans mes mains. Simple tasse. Rien de plus.

Je lai posée à côté de la blanche, sur létagère. Elle peut rester. Pas comme souvenir, ni comme symbole. Juste comme tasse. Les objets, cest juste des objets.

Puis je suis allée me coucher. Ouvert un livre sur le changement. Et jai pensé : voilà, cest ainsi que ça prend forme, pas dun coup mais page après page, jour après jour, jusquà ce quon séveille : on est une autre.

Jai refermé le livre. Éteint la lumière.

Dehors, il pleuvait doucement sur Lyon. Pas triste, juste normal.

Dans le silence, jai savouré la paix : pas le vide, pas la solitude. Juste la paix.

Demain, italien chanté à tue-tête.

Après-demain, piscine.

Dans un mois, Barcelone.

Pour linstant, ce soir, la pluie et le calme.

Jai fermé les yeux.

Juste avant de mendormir, une image ma traversée : une cour tranquille, une lumière davril, un chat roux sur un appui de fenêtre, et moi, le café à la main, à le regarder. Le chat me regarde aussi, rassuré : tout va bien.

Terrain fermé.

La piste de décollage, elle, est grande ouverte.

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