Marguerite nest plus… Ses fils sont venus de Paris au village pour lenterrement.
Au moins, ils se sont enfin montrés, murmuraient les voisins. Ils ont pu dire adieu à leur mère, au moins pour sa dernière route.
Quand les obsèques furent terminées, les fils et leurs familles commencèrent à préparer leurs affaires pour rentrer. Soudain, la tante Louise, la sœur de Marguerite, est arrivée dans la maison.
Tante Louise, il est temps pour nous de partir, lança laîné, il faut fermer la maison. Vous devriez rentrer aussi.
Rentrer ?! sétonna Louise, je suis chez moi, moi, je nai nulle part où rentrer.
Tout le monde la regardée, stupéfait.
Rita et Dimitri sétaient mariés il y a quelque temps et avaient emménagé chez la mère de Dimitri.
Leur mariage avait été modeste. Ils avaient décidé de garder leurs économies pour autre chose que de sacheter un logement.
Avant ça, ils vivaient séparément : Dimitri avec sa mère et Rita en foyer détudiantes. Rita nhabitait pas chez sa propre mère, qui était trop instable pour laccueillir
Elle navait jamais connu son père.
Et puis, la mère de Dimitri avait choisi de leur laisser un peu despace. Elle avait pris quelques semaines de vacances et était allée voir sa sœur Marguerite, en campagne près dOrléans.
Elle aimait bien sy reposer. Sa sœur vivait seule veuve depuis longtemps, les deux fils passaient rarement voir leur mère. Même au téléphone, cétait occasionnel.
Ils auraient pu lappeler, au cas où elle ait besoin daide. Mais bon, ils ont leurs vies à Paris, leurs boulots, et tout ça…
Marguerite, elle, en voulait un peu à ses fils. Cest quand même la moindre des choses, un coup de fil de temps en temps, non ?
Mais jamais elle ne leur demandait rien. Ce quelle pouvait faire, elle faisait seule, ou demandait à une voisine. Et parfois, Dimitri et sa femme venaient passer un week-end et donnaient un coup de main.
Dimitri savait tout faire ; il venait souvent avant, mais maintenant quil était marié, cétait plus rare. Peut-être finirait-il par oublier sa tante, comme ses cousins lavaient oubliée. Même pas un de leurs enfants nétaient venus voir la grand-mère. Les femmes à Paris, ils ne les sortent jamais de la ville. Et les petits-enfants? Cest jamais le bon moment, paraît-il.
Louise, ma sœur ! sétait exclamée Marguerite en la voyant arriver, tellement heureuse.
Elles étaient proches depuis leur enfance, mais Louise était montée à Paris où elle sétait mariée. Marguerite, elle, était restée à la campagne. Les deux avaient perdu leurs maris la même année et navaient jamais refait leur vie.
Cest toi la patronne de la maison pendant ces vacances. Dis, Dimitri nest pas venu? Il aurait pu passer avec sa femme. Ou ils sont partis en voyage de noces ?
Non, ils font attention à leur budget. Le mariage était tout simple, une signature à la mairie et basta. Et tu sais, Rita na pas vraiment de famille. Sa mère mène sa vie à sa façon, et elle a vécu longtemps seule, Rita. Cest quelquun de bien.
Pourquoi tu ne les as pas amenés?
Je voulais les laisser tranquilles. Ils sont jeunes, quils shabituent à la vie à deux ! Je ne vais pas mimposer. Ils auront un mois à eux. Je croyais même quil ne se marierait jamais, à trente ans ! Enfin, cest fait, Dieu merci.
Ils sentendent déjà très bien, avec ou sans toi. Pourquoi ils passeraient leur lune de miel en ville ? Quil vienne présenter sa femme à sa tante ! Allez, appelle-les, la maison est assez grande, tout le monde tient dedans, et Paris nest pas si loin si vraiment ça ne leur plaît pas.
Deux jours après, Dimitri et Rita sont arrivés. Marguerite était folle de joie. Elle sennuyait tellement de ses propres fils
Cest super que vous soyez là ! Les miens, tu peux toujours les appeler, cest toujours jai pas le temps, soupirait Marguerite.
Rita aimait beaucoup la vie à la campagne. Ça lui rappelait les étés chez sa grand-mère. Sa grand-mère était morte alors quelle avait quinze ans. Après, Rita avait dû se débrouiller, bosser et étudier en même temps…
Marguerite bossait encore au village. Louise se reposait et préparait les repas pour tout le monde. Dimitri réparait la barrière derrière la grange et refaisait une partie du toit du vieux hangar. Et Rita, elle, passait ses journées dans le potager.
Laisse le jardin pour linstant, Rita, je vais être en vacances bientôt, je men occuperai, reposez-vous.
Mais non, ça ne me dérange pas, jai toujours aidé ma grand-mère, jaime travailler la terre. Vous, profitez de vos vacances !
Le temps a filé sans quon sen rende compte. Quand ils sont repartis, Marguerite sest retrouvée seule. Tout était fait, mais la solitude lui pesait. Certains soirs, elle déprimait. Elle a appelé son fils aîné.
Il y a un problème? demanda-t-il.
Non, rien de spécial, juste pour prendre de tes nouvelles. Peut-être ce serait sympa que vous passiez quelques jours?
Non, on na pas le temps. Appelle le petit, lui il va peut-être changer davis, il voulait aller à la mer.
Elle a appelé le cadet: même chanson, il partait en vacances, pas le temps pour la mère. Tant pis. Mais Dimitri, lui, avait promis de revenir.
Les années sont passées. Dimitri et Rita ont pu se payer un appartement sur Orléans. Mais ils noubliaient pas la tante Marguerite, ils venaient souvent laider et ils amenaient aussi leurs enfants. Il nétait pas rare que les petits passent lété entier entre Marguerite et Louise, maintenant toutes les deux à la retraite.
Marguerite, elle, na jamais eu les siens de petits-enfants. Son plus jeune fils a bien élevé un garçon, mais ce nétait pas le sien, il avait épousé une femme déjà maman. Laîné, lui, toujours trop occupé, et puis il était trop tard après Voilà, la carrière dabord, la famille si on a le temps. Une visite tous les trois ou quatre ans, cétait déjà bien, apparemment.
Heureusement, Marguerite avait Dimitri, Rita et Louise.
Ainsi passaient les jours, jusquà ce que Marguerite commence à être malade. Elle eut besoin de soins, mais il fallait payer cher. Elle a appelé son plus jeune fils, lui a tout expliqué.
Oh maman, tu nas jamais voulu aller en maison de repos, pourquoi commencer maintenant ? Rien ne vaut la maison, guéris chez toi
Cest Dimitri et Rita qui ont payé le séjour en cure pour Marguerite et Louise. Les deux sœurs sont parties ensemble, ça leur a fait du bien…
Marguerite est décédée quatre ans plus tard. Les fils sont revenus pour lenterrement au village.
Au moins, ils sont venus cette fois-ci, murmuraient les voisins. Elle aura eu ses fils à ses côtés pour le dernier adieu.
Ils préparaient déjà le retour sur Paris, mais dans la maison, Louise était là avec la famille de Dimitri.
Tante Louise, bon, il faut quon y aille, commença laîné. Faut fermer la maison. Vous devriez partir aussi.
Moi, partir? répéta Louise, surprise. Mais je suis chez moi, ici ! Je nai pas à partir.
Tout le monde la regardée sans comprendre.
Cétait la maison de notre mère, lança alors le cadet. Donc, elle est à nous maintenant. On va la vendre. Si vous voulez, prenez un souvenir, un vase, un service à thé. On va tout jeter de toute façon.
Gardez les souvenirs de votre mère, mais la maison, elle me la donnée quand elle est rentrée de la cure, elle était déjà bien fatiguée.
La cure ? Elle ta tout donné ? Mais enfin, on est ses fils !
Ah, vous vous souvenez, maintenant ! Mais où étiez-vous, les fils, avant ça? Quand elle était malade, jamais vous nêtes venus. Les fils, hein
Les deux fils sont partis, même pas un mot dexcuse. Cette fois, il ny avait vraiment plus rien qui les retenait ici, plus dappels, plus de visites
Louise a emménagé dans la maison de sa sœur. Elle loue son appartement dOrléans et aide la famille de Dimitri. Ils viennent souvent, ils saident, ils sont soudés, et il ne manque plus à leur bonheur que Marguerite
Mais elle reste tout près, dans leurs souvenirs et leur cœur.