12 juin
Paris
Aujourdhui, jai encore ressenti ce poids au fond de moi, ce vide difficile à combler depuis que maman nest plus là. Assis sur le rebord de la fenêtre de notre appartement rue de la Paix, je regardais dehors, les yeux perdus dans le ciel gris de Paris, attendant le retour de papa. Cela fait maintenant deux ans que maman a refait sa vie ailleurs. Papa mavait expliqué, la voix basse et pleine de mélancolie, quelle avait décidé de construire une nouvelle famille sans nous. Je nai jamais vraiment saisi pourquoi elle était partie sans moi. Depuis, peu à peu, jai dû apprendre à ne plus penser à elle.
Papa fait tout son possible pour moi. À dix ans, je comprends déjà beaucoup de choses, il ne sert à rien de me protéger de la vérité. Désormais, cest moi qui fais la vaisselle, qui range mes affaires, qui essaie dêtre quelquun de responsable. Je ne joue plus vraiment, jai limpression davoir grandi trop vite. Ce qui me manque le plus, cest davoir un compagnon. Mon plus grand rêve serait davoir un chien, mais papa na jamais accepté.
« Et qui sen occupera, Adam? Je travaille toute la journée, tu vas encore à lécole, tu es trop jeune, » me répétait-il chaque fois.
Un jour, papa na pas ramené un chien à la maison, mais une femme. Elle sappelait Élodie. Elle sest installée avec nous. Jai dabord refusé tout dialogue, la considérant comme une étrangère dans notre vie. Elle, papa la présentait fièrement comme sa femme, espérant quelle deviendrait ma deuxième maman.
Mais moi, je nen voulais pas. « Jai pas besoin delle, » lui ai-je lancé un jour, les yeux remplis de colère. Pourtant, à force de les observer, heureux dans le salon, complices et rieurs, jai ressenti une douleur qui ressemblait à de la jalousie.
« Papa, je veux quelle parte.
Adam, moi, je voudrais quelle reste. Cest difficile de vivre sans une femme à la maison sans épouse, sans maman pour toi. »
Quand le printemps est arrivé à Paris, je passais mes après-midis dehors, à jouer au ballon sur le trottoir avec quelques amis du quartier. Un jour, ces nouveaux copains mont confié que les beaux-parents finissent souvent par envoyer les enfants à lorphelinat. Jai eu peur. Peut-être quils voulaient faire de la place pour un nouveau bébé ? La crainte de labandon a grandi en moi.
Un soir, jai surpris une conversation: « Là-bas, il sera mieux. Il faudrait quil y aille » Est-ce que cétait de moi dont ils parlaient ? La nuit qui a suivi, je nai pas fermé lœil. Le lendemain, jai décidé de tout faire pour quÉlodie sen aille. Jai commencé à saboter: trop de sel dans le thé, le four allumé sans rien cuire, et jai été odieux avec elle. Elle a vite compris. Elle ma appelé sérieusement:
« Adam, il faut quon parle. Tu es en colère, je le vois bien.
Jai rien contre toi, » ai-je tenté, sans conviction.
« Adam, mon chéri je ne veux pas que tu souffres. »
Elle a poursuivi, la voix douce:
« Tu sais, nous avons loué une petite maison à la campagne pour lété. Cétait censé être une surprise, mais autant être honnête: ton père a trouvé un chiot, et on va le chercher cet après-midi. Tu veux venir avec nous ? »
Je pouvais à peine y croire. Jai hoché la tête, pleurant presque de soulagement. Jai alors serré Élodie très fort dans mes bras.
Elle ma caressé la tête, la voix émue: « Adam, ça va aller maintenant, tu verras, tout ira bien. »
Quand papa est rentré du travail, nous sommes partis ensemble chercher le chiot. Ce jour-là, quelque chose a changé. Toute ma rancœur sest dissoute. Je nai plus vu Élodie comme une intruse, mais comme une alliée, une amie. Nous nous sommes réconciliés. Le petit chien sest endormi dans mes bras lors du trajet de retour, et jai su à ce moment-là que nous étions enfin une vraie famille.
Ce soir, en écrivant ces lignes, je comprends quouvrir son cœur, même quand on a mal, peut amener un bonheur inattendu. Accepter de laisser entrer les autres, cest parfois se donner une chance dêtre heureux à nouveau.