À MON FILS, IL FAUT… — Cinquante mille euros, Stéphane. Cinquante. En plus des trente mille euros…

Cinquante mille euros, Thierry. Cinquante. En plus des trente mille de pension alimentaire.

Coralie jeta son téléphone sur la table de la cuisine. Lappareil filait sur la surface lisse, prêt à tomber, mais Thierry le rattrapa juste avant le vide. Ce geste la mit hors delle.

Camille avait besoin de baskets neuves et dun survêtement pour le club sportif, marmonna Thierry, posant le téléphone face contre table, comme pour effacer les preuves. Il grandit, Cora. Les enfants grandissent, tous.

Des baskets à cinquante mille euros? Cest pour courir le marathon de Paris ou quoi?

Il y avait aussi un sac à dos. Et une veste. Lautomne va arriver.

Coralie détourna le regard, incapable de supporter la vue de son mari. Elle connaissait ces virements. Mensuels, sans faute, toujours justifiés par les mêmes mots : fils, obligations, responsabilité. De beaux principes, et derrière eux coulaient des chiffres bien précis, aspirés de leur budget commun vers des poches étrangères.

Je laime, souffla Thierry, sapprochant jusquà frôler son épaule. Cest mon fils. Je ne peux pas juste…

Ai-je dit dabandonner ton fils? Je te demande juste pourquoi tu donnes autant au-delà de la pension légale? Trente mille euros tous les mois, ce nest pas assez? Pauline travaille, non?

Elle travaille, oui.

Alors, quel est le problème?

Thierry se tut. Coralie connaissait ce silence par cœur il navait pas de réponse, juste l’habitude de céder, daider, de ne pas discuter. Être un bon ex-mari, un bon père, un homme respectable. À leurs frais.

Coralie se campa contre lévier.

Je tiens les comptes, tu sais? Dans ma tête. Tu veux connaître le total sur douze mois?

Non.

Près de six cent mille euros. Sans compter les cinquante daujourdhui.

Thierry se pinça larête du nez le signal habituel du « laissons tomber ». Mais Coralie ne pouvait plus se taire. Trop longtemps quelle avait joué la femme compréhensive.

On avait prévu les vacances, te souviens-tu? Tu avais promis : novembre, la mer, deux semaines. Où est cet argent maintenant?

Cora, je comprends… Mais Pauline a appelé, cétait urgent…

Pauline. Toujours urgemment Pauline.

Thierry se laissa tomber sur le tabouret, coudes sur les genoux. Soudain, il semblait réellement épuisé. Pas du travail, mais de cette corde tendue entre deux femmes, deux mondes. Un instant de pitié passa en elle, quelle refoula très vite.

Elle veut acheter un appartement, souffla Thierry, sans lever les yeux. Pour que Camille ait sa propre chambre.

Attends. Quel appartement?

Plus grand. Ils ont juste un studio actuellement. Tu sais, elle se sent à létroit.

Elle se sent à létroit. Et qui paie?

Thierry croisa enfin son regard, chargé de culpabilité. Coralie sentit le froid lenvahir.

Tu nenvisages pas…

Elle ma demandé daider. Pour lapport. Jy pense, cest tout.

Tu y penses? Thierry, cest une somme énorme! Doù sortirais-tu cela?

On a mis de côté. Pour la voiture.

On a mis de côté! Pour notre voiture! À nous!

La voix de Coralie monta, se brisa, et elle porta la main à sa bouche, espérant retenir les mots. Trop tard : ils flottaient déjà, lourds damertume.

Thierry se leva, se planta devant la fenêtre, mains dans les poches.

Camille, cest aussi ma famille. Je ne peux pas faire comme sil nexistait pas.

Personne ne te le demande! Mais il y a la pension officielle, légale. Tout le reste, cest ton bon vouloir. Et le mien aussi, car ce sont NOS économies.

Je sais.

Mais tu continues.

Silence. Derrière le mur, la télé des voisins salluma rires étouffés, une comédie banale. Contraste absurde. Coralie sassit à la table, lissa la nappe distraitement. Intérieurement, cétait lincendie : rancœur, colère, confusion. Elle força sa voix :

Quelle somme?

Deux cent mille euros. Pour lapport.

Le chiffre resta suspendu, irréel. Coralie rit court, sans joie.

Deux cent mille. Cest tout ce quon a.

Je sais.

Tu songes vraiment à lui donner?

Cest pour mon fils.

Je suis contre. Cest aussi mon argent, Thierry.

Il ne répondit pas. Il ny avait plus rien à dire.

Une semaine passa. Coralie ouvrit lappli bancaire pour vérifier le versement du salaire. Par automatisme, elle consulta le compte dépargne celui quils alimentaient depuis trois ans.

Solde : quarante-sept mille cinq cent deux euros.

Clignement dyeux. Redémarrage. Nouvelle vérification.

Quarante-sept mille au lieu de deux cent mille…

Le téléphone glissa, tomba sur le tapis.

Coralie resta là, figée. Deux cent mille euros. Trois ans defforts, de sacrifices, de vacances ajournées. Et lui : quarante-sept mille, le pitoyable reste de leurs espoirs communs. Elle consulta les opérations. Virement à Pauline Dupuis.

Même pas tenté de cacher.

Thierry était sur le canapé, ordinateur posé sur les genoux. Il a tenté de sourire avant que Coralie ne débarque, furie, défigurée par la colère.

Tu as gaspillé toutes nos économies pour ton ex?

Le cri résonna, peu importait quon lentende jusquau palier.

Cora, laisse-moi expliquer…

Expliquer? Deux cent mille euros, Thierry! Cétait notre argent!

Thierry posa lordi, se releva. Pas un soupçon de honte, juste une étrange obstination dans le regard.

Cest pour Camille. Il mérite une vraie chambre, une vie correcte. Je suis père, cest mon devoir…

Ton devoir est envers ta famille! MOI! Pas une femme dont tu es divorcé!

Elle est la mère de mon fils.

Et moi, je suis qui?!

Ma femme. Je taime. Mais Camille…

Ne te cache pas derrière Camille! La chambre, cest pour Pauline! Pas pour lui! Elle aura lappartement à son nom, en fera ce quelle veut. Quel rapport avec le petit?!

Thierry hésita, resta bouche close. Rien à dire. Elle avait raison et il le savait.

Tu laimes encore, souffla Coralie. Cest ça. Pas Camille. Tu nas jamais pu lui dire non.

Faux.

Alors pourquoi? Pourquoi sans me demander? Pourquoi décider tout seul?

Thierry sapprocha, mains tendues :

Cora, sil te plaît. Parlons calmement. Je comprends, mais cest pour notre fils…

Coralie recula.

Ne me touche pas.

Trois mots. Comme un mur qui dressait soudain entre eux. Sur le visage de Thierry enfin, une lueur de compréhension. Trop tard.

Je ne peux pas, dit-elle, traversant le salon pour préparer son sac. Je ne peux pas vivre avec quelquun qui décide pour deux. Qui ment. Qui…

Je nai pas menti!

Tu nas pas dit, cest pareil.

Elle jeta culottes, papiers, chargeur dans son sac. Thierry, impuissant, regardait le désastre.

Où vas-tu?

Chez maman.

Pour longtemps?

Coralie boucla son sac, le mit sur lépaule. Elle dévisagea ce grand homme, perdu, qui navait rien compris.

Je ne sais pas, Thierry. Vraiment, je ne sais pas.

Trois jours dans lappartement de sa mère furent irréels. Dabord, allongée sans bouger, regarder le plafond. Sa mère servait le thé, évitait les questions, la caressait doucement comme une enfant. Le deuxième jour, la colère : pure, tranchante, libérante. Le troisième : la clarté.
Elle appela son amie avocate.

Je veux divorcer. Oui, sûre. Non, il ny aura pas de retour possible.

Thierry essayait chaque jour appels, textos longs, confus, pleins de justifications, de remords. Coralie lisait, ne répondait jamais. Il avait choisi. Elle aussi.

Un mois plus tard, Coralie emménagea dans un studio minuscule, de lautre côté de Nantes. Un petit coin, vue sur la zone industrielle, mais à elle seule. Cest elle qui choisissait les rideaux, plaçait les meubles, décidait du budget.

Le divorce fut rapide Thierry signa sans broncher. Espérait-il encore la retenir? Trop tard.

Parfois, le soir, Coralie se posait à la fenêtre, songeant à la logique étrange de la vie. Trois ans plus tôt, elle croyait avoir trouvé son homme. Aujourdhui, elle était seule dans le vide. Mais, curieusement, cette solitude neffrayait pas.

Coralie ouvrit son carnet, nota : zéro. Point de départ. À côté, son nouveau plan pour le mois, pour six, pour un an. Combien épargner, où investir, quelles formations suivre.

Pour la première fois, son avenir nappartenait quà elle.

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