À la fin de ma vie, mes enfants se sont rappelés qu’ils avaient une mère, mais je n’oublierai jamais comment ils m’ont traitée
Quand mon mari ma quittée pour une femme bien plus jeune, mes enfants ont tout de suite pris son parti il était, après tout, un homme respecté, directeur dune grande entreprise à Lyon. Pendant des années, ils ont complètement effacé ma présence de leur existence, et je me suis retrouvée seule, isolée. Ce nest quà la mort de mon ex-mari, il y a peu, quils ont compris quil avait tout légué à sa jeune épouse.
Cest alors que mes enfants sont revenus vers moi. À présent, ils viennent fréquemment me voir, mais je ne suis pas dupe Récemment, ma fille Églantine a commencé à me parler à demi-mot de lavenir, insistant sur limportance de penser à un testament. Aucun deux ne devine la surprise que je leur prépare. Ils ne le découvriront quaprès ma disparition.
À la fin de ma vie, mes enfants se sont rappelés quils avaient une mère, mais je noublierai jamais ce quils mont fait.
Les années ont passé, et jai eu limpression de vivre à lécart du monde. Mes enfants me regardaient comme une étrangère, comme si nous navions jamais parlé la même langue.
Après mon divorce, ce fut la coupure définitive. Tous se sont fortement rapprochés de leur père il avait le prestige, la position, la facilité. Et moi ? Jai tout simplement été laissée de côté. Femme abandonnée, mère délaissée.
Mes enfants moubliaient aisément, tandis que, de loin, par lintermédiaire de connaissances communes, japprenais quils profitaient de la vie : escapades estivales sur la Côte dAzur, dîners dans de grands restaurants, projets ambitieux, en compagnie de leur père et de sa jeune compagne.
Moi, je demeurais dans mon appartement silencieux à Annecy. À chaque fois que jen entendais parler, cétait comme une rafale daiguilles dans le cœur.
Un jour, jai compris que je devais recommencer à vivre pour moi. Jai pris la décision de partir à létranger, travailler à Genève dans une petite librairie. Pour la première fois depuis longtemps, jai retrouvé une part de liberté.
À force de travail, jai pu mettre de largent de côté et transformer ma vie. Quand je suis revenue en France, jai rénové mon appartement, acheté de nouveaux meubles, de lélectroménager, et jai mis de largent de côté en prévision de la vieillesse.
Entre-temps, mes enfants bâtissaient leur propre vie. Jentendais parler de leurs grands mariages, de leurs enfants, de leurs fêtes familiales. Un jour, pourtant, la nouvelle est tombée : mon ex-mari est décédé dune crise cardiaque. Lensemble de sa fortune est parti chez sa jeune épouse.
Mon fils Marcel et ma fille Églantine se sont retrouvés démunis. Leur amertume sest alors soudainement changée en une tendre sollicitude à mon égard.
Ils ont dabord commencé à passer me voir, les mains chargées de petits présents une boîte de chocolats de chez Bernachon, un sachet de mirabelles du marché, quelques mots gentils sur ma santé. Je leur souriais, bien sûr, mais au fond, je sentais leurs arrière-pensées.
Aujourdhui, jai soixante-douze ans. Je me porte bien, et je mène une vie sereine. Mais récemment, Églantine a recommencé à insister à demi-mot, sur le fait que « lavenir se prépare aujourdhui, que je devrais rédiger mon testament ». Peu de temps après, cest ma petite-fille, Clothilde, mariée récemment, qui est venue me rendre visite.
Mamie, tu ne tennuies pas toute seule dans un appartement si grand ? ma-t-elle demandé avec une innocence feinte.
Oh non, je my sens très bien, ai-je répondu calmement.
Mais cest spacieux, tu dois avoir du mal à tout entretenir Peut-être que mon mari et moi pourrions venir vivre chez toi ? Ce serait plus gai pour toi et nous, on naurait plus de loyer à verser.
Jai offert un sourire. Leur calcul ne méchappait pas.
Qui ta dit quil ny aurait rien à payer ? Jai répondu posément. Je vous ferai un bon prix.
Ma petite-fille a été prise de court. Elle espérait sans doute que je leur ouvre grand la porte avec un « Prenez tout, cela me fait plaisir ! » Mais jai mes projets.
Cela fait déjà des années que jai tout planifié. Jai rédigé un testament : à ma mort, mon appartement sera vendu, et largent reversé à une fondation pour enfants hospitalisés.
Lorsque Églantine la appris, elle est entrée dans une colère noire. Elle ma appelée, hurlant que jétais injuste, que je privais mes petits-enfants dun avenir. Mon fils Marcel est venu ensuite, plus subtil, suggérant quil maccueillerait chez lui. Mais soudain, toute cette vague d« amour » ne me touche plus.
À votre place, auriez-vous laissé votre petite-fille sinstaller chez vous ?