À l’anniversaire de la tragédie, elle aperçu des loups dans la neige. Ce qu’elle fit ensuite relève du véritable miracle…

À lanniversaire du drame, elle a vu des loups dans la neige. Ce quelle a fait était un vrai miracle

Claire serra un peu plus fort le volant de sa Peugeot 3008 blanche, alors que la tempête transformait lautoroute Paris-Lyon en un tunnel de chaos blanc. Les essuie-glaces sagitaient frénétiquement, tentant de repousser la neige lourde et mouillée qui sentassait chaque seconde. Cétait le 5 février. Exactement trois ans. Oui, trois ans depuis ce jour-là.

Chaque année, Claire simposait ce pèlerinage. Deux heures de route depuis Lyon pour aller déposer quelques tournesols au pied dune petite croix de bois, clouée par Antoine, son ex-mari, sur ce fichu arbre. Elle saccordait vingt minutes de larmes dans le mistral glacé avant de rebrousser chemin, détestant un peu plus sa propre existence record battu à chaque édition.

Ses mains tremblaient quand le GPS lui annonça lapproche de CE virage, juste après Savigny. Lendroit où tout sest arrêté. Le kilomètre 314, où son fils Hugo, sept ans, a expiré pour la dernière fois. La faute à une plaque de verglas traîtresse, invisible, dont la DDE navait pas jugé bon de soccuper. Leur voiture avait fait un vol plané droit dans un vieux hêtre. Limpact, côté passager. Le côté dHugo. Le côté quelle na pas protégé.

Mais cette année allait être différente.

Exactement là où elle avait tout perdu, Claire allait tomber sur une autre mère en train de tout perdre sous la neige. Une autre famille détruite par ce virage, et un choix impossible.

Lors de cet accident, Claire sen était sortie avec des égratignures et des bleus. Hugo, lui, avait quitté lhôpital de Villefranche-sur-Saône trois heures après elle, lui broyant la main, suppliant Dieu déchanger. Nimporte quoi, mais pas ça. Pas lui.

Trois ans denfer. Entretiens de psy, Mme Leroux et ses questions douces auxquelles Claire navait aucune réponse. Trois ans à entendre Antoine ressasser « Ce nest pas ta faute, Claire », avant de fuir, incapable de la regarder sautodétruire. Trois ans de certitude que, soyons honnêtes, si : cétait sa faute. Elle conduisait. Elle na pas vu le verglas.

La neige redoublait. Claire se gara sur le bas-côté à 16h14 : lheure exacte de laccident. Elle attrapa le bouquet de tournesols du siège passager. Hugo les adorait. Quand ils habitaient à la campagne près de Lyon, il en cueillait et les lui ramenait, sourire sans dent et bonheur insolent.

Elle savança vers la croix, ses bottes crissant, des nuages de buée à chaque souffle. Et là, elle les vit. À une vingtaine de mètres, presque au même endroit où lambulance avait tenté de ranimer son fils.

Quelque chose remuait sous la congère. Un loup.

Mais pas un loup sain. Une grande femelle, argentée. Étalée sur le flanc, deux louveteaux recroquevillés contre son ventre, tout tremblants. Flancs qui halètent. Claire se figea. Son cerveau, dans une étrange clarté, absorba chaque détail.

Empreintes, larges et massives, filant de la forêt à la route, puis sinterrompant net. Dans la neige, du sang, déjà poudré robe de frais. Une traînée menant du bitume au fossé. Un corps sombre, inerte près du rail.

Elle comprit dun coup. Le mâle. Le père, renversé par une voiture, là même où Claire avait tout perdu. Propulsé sur plusieurs mètres. La louve avait traîné son corps hors de la route, guidée par ce reste de sens refuser dabandonner son compagnon au milieu du trafic. Mais il était mort, et elle, mourante. Tentant de réchauffer ses petits, là, à lendroit exact où tout sest arrêté pour Claire.

Miroir cruel : une mère perdant tout, rencontre une mère en train de tout perdre. Même date, même lieu, 5 février.

Claire tomba à genoux dans la neige. Les fleurs séchappèrent de ses mains. Les louveteaux, deux petits mâles sans plus de huit semaines, tentaient désespérément de téter ; la mère ne réagissait plus. Leurs petites plaintes se perdaient dans la bise.

La louve rassembla ses derniers efforts, relevant à peine la tête. Un regard jaune dans celui de Claire. Ni peur ni agressivité ; juste une résignation. Elle savait.

Mais les petits, eux, ils avaient une chance une toute petite.

Claire hésita. Retourner à la Peugeot, appeler les pompiers ou la gendarmerie… mais avec ce temps, ils narriveraient jamais assez tôt. Senfuir, comme elle lavait fait avec sa propre douleur ? Non. Ce nétait pas son genre, nest-ce pas ?

Et puis, elle comprit un détail qui la brisa. Les traces racontaient une autre histoire : la louve, mourante, avait usé ses dernières forces à tirer ses petits vers la route. Vers les humains. Elle espérait une aide. Comme Claire, trois ans plus tôt, debout sur la chaussée, guettant un miracle pour Hugo.

Elle nhésita plus. Courant à la voiture, elle enclencha le chauffage à fond, extirpa du coffre la couverture de survie de la trousse et un vieux plaid qui traînait là « au cas où ».

Quand elle sapprocha, la louve ne gronda pas. Rien. Elle laissa faire. Quand Claire souleva le premier louveteau déjà tout refroidi, presque rigide, nez bleuâtre la mère ferma les yeux, comme pour dire : « Prends-les. »

Claire enveloppa les deux petits, les installa à larrière juste sous les aérations brûlantes. Puis elle sattaqua au vrai casse-tête : la mère.

Quarante-cinq kilos de louve, au moins. Claire en faisait soixante, tout mouillé… Elle essaya de la soulever, échoua lamentablement, pelletta la neige pour la tirer, centimètre par centimètre, en pleurant à chaudes larmes.

Allez, sil te plaît, je ten prie ! elle ne savait plus si elle parlait à la louve, à Hugo, ou à Dieu.

Un quart dheure de galère. Finalement, elle hissa la carcasse à larrière. Aux abois, elle grimpa côté conducteur. Les mains tremblaient tellement quelle rata trois fois le démarreur.

Dans le rétro, elle vit la louve tourner la tête vers ses petits avant de retomber, épuisée. Ses yeux se fermaient.

Claire mit les gaz. Direction Lyon ? Non, direction Villefranche. Là-bas, une clinique vétérinaire ouverte 24h.

Dans la tempête, elle leur soufflait, à eux, à Hugo, à elle-même : Tenez bon, sil vous plaît. Ne me lâchez pas maintenant. Deux sorties de route sur le verglas, un miracle quelle nait pas fini, elle aussi, contre un arbre.

Elle se rappela la minute où Hugo était parti. Le son plat du moniteur, et lécho pour toujours.

Pendant trois ans, Claire était convaincue quelle ne méritait ni le bonheur, ni le pardon. Mais en traînant une louve agonisante à travers la neige, au lieu précis de son plus grand cauchemar, quelque chose changea. Elle le sentit sans comprendre. Si ces loups mouraient, une partie delle mourrait aussi vraiment, cette fois.

*

Le Dr Victor Lapierre, vétérinaire bougon mais bon vivant, sapprêtait à boucler sa journée quand le crissement des pneus lalerta sur son parking. 19h, mardi soir. Une femme dévalait du SUV, paniquée :

Sil vous plaît ! Vite !

Victor ouvrit les portes arrières et tomba des nues. Une louve et deux louveteaux.

Vous comprenez que je dois prévenir lONF ? Ce sont des animaux sauvages !

Oui, mais sauvez-les dabord ! lui lança Claire, déjà en train de tirer la louve.

Puis quatre heures defforts. Victor, précis comme un horloger, brancha la mère perfusions, couvertures chauffantes, moniteurs. Température : critique, 32 degrés au lieu de 38. Un squelette sous la peau, pas mangé depuis des jours. Le peu dénergie quil lui restait, elle lavait donné à ses petits.

Les louveteaux nallaient pas mieux : hypothermie, hypoglycémie. Le plus clair, mal en forme, respirait difficilement.

Claire ne lâcha pas la pièce de soins. Parfois, la louve convulsait sous le choc thermique. Claire hurlait sur Victor, en sanglots :

Faites quelque chose !

Je fais ce que je peux ! grommela-t-il, scotché par cette femme qui se battait comme une louve pour ces animaux trouvés une heure plus tôt.

À 23h30, les moniteurs se stabilisèrent. À minuit, les petits arrêtèrent de trembler. À une heure du matin, la louve ouvrit les yeux. Elle vit Claire, ses fils, puis se rendormit cette fois pour de vrai, pas dans le coma.

Victor sassit à même le carrelage, tendant un gobelet deau à Claire.

Demain, je contacte le centre de réhabilitation animalier près de Roanne, dit-il. Ils viendront les chercher. Vous comprenez, Claire, ce ne sont pas des animaux de compagnie.

Elle caressa la lourde tête de la louve du regard :

Je voulais juste quils survivent.

Pourquoi vous êtes revenue les sauver ? La plupart des gens auraient accéléré.

Long silence.

Mon fils est mort, là-bas, il y a trois ans, dit-elle. Jétais au volant.

Victor, dordinaire philosophe, se tut.

Je nai pas pu le sauver. Mais eux eux, je pouvais.

Le lendemain matin, Céline, du centre de réhabilitation, débarqua à neuf heures, pleine dénergie.

Madame Claire, le protocole est très clair. Ces animaux sauvés sont transférés immédiatement. Moins ils voient dhumains, mieux cest.

Non, trancha Claire.

Céline cligna des yeux, interloquée.

Pardon ?

La mère est trop faible, le petit fait une pneumonie. Les transporter maintenant, cest signer leur arrêt de mort.

Elle a raison, fit Victor, tapotant ses lunettes. Trois jours de stabilisation minimum.

Céline soupira elle connaissait le phénomène : les gens sattachent à ce quils sauvent.

Très bien. Mais pas dattaches ! Moins ils vous connaissent, plus ils ont de chance dans la nature.

Claire accepta. Trois jours.

En trois jours, tout bascula. Elle ne retourna pas à Lyon. Elle loua une chambre à lhôtel Ibis du coin, passa seize heures par jour à la clinique. Victor la laissa faire, car il avait vite compris : Claire en avait au moins autant besoin que les loups.

Elle apprit à préparer des biberons au lait de chèvre, vitamines, glucose. Toutes les quatre heures, bib à la main, elle veillait. Les petits tétaient avec vigueur, les pattes gigotant follement.

Elle leur donna des noms. Oui, elle savait, cétait interdit. Le plus foncé, énergique : Cendre. Le clair et chétif, Écho. La mère ? Lune, pour ses yeux ronds. Au deuxième jour, Lune tint sur ses pattes. Au troisième, elle dévora sa première viande crue avec férocité.

Mais le pire fut quand Écho sendormit dans la main de Claire. Ce poids, cette chaleur, cette confiance Elle revit Hugo bébé. Même silence dans la pièce. Même souffle. Claire pleura, silencieusement, vingt minutes. Lune, derrière ses barreaux, la regardait sans grogner, sans bruit.

Trois jours plus tard, Céline revint avec son fourgon.

Cest lheure, Claire.

Cétait faux, elle nétait pas prête. Et Lune non plus : elle recula dans sa cage, geignit. Les petits, paniqués, couinèrent.

Claire donna sa main à travers la grille. La louve renifla ses doigts.

Ça va aller. Tu les élèveras, et un jour tu repartiras dans la forêt.

Céline posa sa main sur lépaule de Claire :

Vous avez fait quelque chose dextraordinaire. Mais il faut couper le cordon, pour elles.

Claire acquiesça. Elle resta sur le parking jusquà ce que le fourgon disparaisse.

Victor sortit, torchon à la main :

Besoin dun café ? Ou dun verre plus sérieux ?

Jaurais bien bu, répondit-elle, mais je vais rentrer.

Claire rentra à Lyon, dans sa vieille immeuble bourré déchos dHugo. Sa chambre restait sacrée. Pas question de toucher une voiture miniature ou un livre.

Elle fit semblant de reprendre une vie normale. Sa boutique de déco sur la rue de la République tournait grâce à ses vendeuses. Mais il fallait signer des factures, sintéresser à de nouveaux vases et prétendre que la vie continue. Mme Leroux la questionnait lors des séances :

Comment sest passée lanniversaire ?

Bien, mentait-elle.

Non, rien nallait. Un nouveau vide, frais, sétait ouvert. Pas le même quaprès Hugo plus coupant, comme labsence de Lune, de Cendre, dÉcho.

Jai limpression, dit-elle un jour au psy, de les avoir sauvés mais davoir encore perdu quelquun. Je devrais consulter, non ?

Vous avez sauvé en eux une partie de vous, expliqua Mme Leroux. Les perdre, cest revivre une perte.

Cinq semaines passèrent. Claire dînait toute seule, éternelle salade Picard. Un coup de fil, numéro inconnu.

Allô ? Madame Claire ? Ici Céline du centre.

Son cœur sarrêta.

Il y a un souci ? Écho, cest sa pneumonie ?

Non, non, tout va bien. Ils vont bien. Lune sest rétablie, ils grandissent vite. Mais il y a un problème.

Quel genre ?

Lune refuse la meute. Elle protège ses petits comme une lionne, refuse tout le monde. Elle reste seule avec eux. Impossible de lintégrer.

Donc ils finiront enfermés ?

Oui. Leur vie, ce sera un enclos, jamais la liberté.

Claire serra le téléphone si fort quelle aurait pu le briser.

Pourquoi vous me le dites ?

Il y aurait un autre moyen controversé. Le centre est contre mais On aurait besoin dune marraine pour leur réensauvagement, en vivant six mois isolée avec eux dans la forêt, pour leur apprendre à éviter lhomme, à chasser. Lune vous fait confiance. Elle vous suivrait.

Claire éclata dun rire nerveux.

Moi ? Élever des loups ?

Pas élever, justement. Les préparer à oublier lhumain. Cest une chance unique.

Où ? demanda-t-elle sans réfléchir.

Dans une bergerie désaffectée, à la lisière du parc naturel des Monts du Forez. Pas délectricité sauf générateur, pas dInternet. Juste vous et eux. Quatre à six mois.

Jai un magasin, une vie, marmonna Claire, réalisant soudain comme sa vie sonnait creux. Les vases ? La télé ?

Jimagine bien. Prenez le temps dy penser.

Cest bon, coupa-t-elle. Je viens quand ?

La cabane était à trois heures de la civilisation. Authentique chalet de garde-forestier : murs en bois, vieux poêle, un groupe électrogène bronchiteux. Claire, Lune et les deux louveteaux, qui faisaient maintenant la taille de jeunes chiens, prirent possession des lieux fin février.

Céline resta trois jours, pour lui expliquer le protocole :

Pas de câlins, pas de voix douce. Vous fournissez la nourriture, point. Le moins de contact possible. Ils doivent apprendre que lhumain ne rime pas avec nourriture, quils doivent se débrouiller.

Compris, mentit Claire. Elle détestait déjà.

Les premières semaines furent rudes. Réveil à 5h, bottes, traîner les carcasses de chevreuil laissées loin de la cabane par les gardes. Il fallait réactiver linstinct de chasse.

Dabord, Lune nosait manger quau seuil. Puis, progressivement, Claire éloigna les proies, les cacha. Les loups devaient chercher, flairer, travailler.

Un matin de mars, Claire les observa à la jumelle. Lune apprenait à Cendre et Écho à suivre une piste. Parfois, ils couraient après un papillon ou se tortillaient autour dune branche tombée, Lune ramenant ses ouailles dun grognement autoritaire. Claire souriait seule derrière son tronc. Ce nétaient pas ses enfants mais voir naître la vie, cest toujours magique.

En avril, changement radical.

Un soir, elle entendit des hurlements. Pas un appel à laide : un cri de victoire.

Prise de jumelles nocturnes, elle vit Lune et ses deux rejetons encercler un lièvre. Cendre rate sa cible normal , mais Écho, le plus chétif, attend, anticipe, bondit, et attrape le lièvre.

Leur première chasse. Lune hurla, les petits aussi. Claire pleura de joie, cachée derrière un sapin.

Les mois passèrent. La distance entre elle et les loups grandissait. Lune ne venait plus à la cabane, les petits non plus. Ils dormaient loin, chassaient seuls, prenaient le large.

Parfois, la nourriture ramenée nétait même plus mangée ils savaient se débrouiller.

Une soirée de novembre, alors que les premiers flocons tombaient sur le Foréz, Claire aperçut Lune à la lisière de la forêt. Un adieu silencieux, les yeux jaunes brillants. Claire leva la main, stupide réflexe, bien sûr la louve ne viendrait pas lui dire au revoir, mais tant pis. Lune disparut dans la pénombre.

Isolée dans les bois, Claire se permit de pleurer pour de bon. En réussissant à les rendre sauvages, elle se condamnait à la solitude, mais cétait le prix. Elle naurait jamais de nouvelles. Les loups sévanouiraient dans la nature. Elle nétait que le pont, pas la destination.

Lhiver fut rude, mais les loups sacclimatèrent, devinrent une meute, des vrais. En janvier, Céline vint vérifier. Deux jours à observer, traquer leurs traces.

Parfaitement sauvages, dit-elle en se chauffant les mains. Lune est splendide, les petits des forces de la nature. Ils évitent tout le monde sauf vous. Mais vous partez. Cest lheure, Claire.

Claire sy attendait, ça nen était pas moins douloureux.

Où on les relâche ?

À vous de choisir, dans un rayon de 100 kilomètres.

Je sais où.

5 février.

Quatre ans depuis Hugo. Un an depuis Lune.

Claire roula jusquau fameux virage, le 314ème kilomètre. Trois cages dans le coffre. Lune, Cendre, Écho.

Au bord de la route, la croix de bois commençait à vieillir, mais tenait toujours. Claire ouvrit les cages, recula, attendit.

Lune sortit la première. Elle huma lair glacé, lendroit lui parlait. Cendre et Écho suivirent plus dadorables petites peluches, mais de véritables jeunes loups à lépaisse toison.

Tous trois se tournèrent une dernière fois vers Claire. Elle crut lire de la reconnaissance dans leurs yeux dambre. Pure projection ? Probable ! Mais ça lui suffisait.

Claire aurait voulu dire merci, je vous aime, ou même : vous mavez sauvée aussi. Mais elle nen fit rien. Ils ne lui appartenaient plus.

Lune sengagea dans la forêt, jeta un regard en arrière, lança un long hurlement, dune force à soulever les montagnes du Jura. Cendre et Écho limitèrent, trois voix dans le ciel de février.

Puis ils disparurent dans la neige, avalés par les arbres comme sils navaient jamais été là.

Claire resta plantée sur le bord de la route, la neige tombant calmement. Elle déposa ses tournesols au pied de la croix, comme chaque année, puis sortit de sa poche une petite figurine en bois, sculptée pendant les interminables soirées du chalet trois loups. Elle la posa aux côtés des fleurs.

En revenant vers la voiture, elle entendit de nouveau le hurlement. Lointain, mais bien là. Trois voix. Lune, Cendre, Écho. On va bien, on te dit au revoir.

Claire prit le volant. Pour la première fois en quatre ans, elle passa le virage du kilomètre 314 sans ressentir seulement la douleur. Quelque chose dautre timide, fragile, neuf se levait en elle. Une paix légère.

Elle ne rentra pas directement à Lyon. Elle sarrêta dans une station Total, passa trois heures à regarder les gens défiler, perdue. Elle aurait appelé Céline sil y avait eu du réseau, mais à la place elle resta là, en tête-à-tête avec les fantômes dHugo et des loups.

Finalement, Claire regagna son appartement, posa la main sur la porte de la chambre dHugo. Pour la première fois depuis laccident, elle tourna la poignée. Lodeur lui sauta au nez crayons de couleur, vieux papier, ce parfum denfance si particulier. Elle sassit sur le petit lit, entoura les peluches. Elle pleura. Mais ces larmes-là étaient différentes. Ni désespoir brut, ni anesthésie. Juste une douceur neuve.

Elle chuchota à la pièce vide :

Je taimerai toujours, mon fils. Tu me manqueras toujours. Mais je ne peux plus mourir avec toi. Je veux essayer de vivre.

Le lendemain matin, elle annonça à sa gérante prendre une semaine de plus. Ensuite, elle se rendit à la SPA de Lyon. Elle fit le tour des cages, bruyantes, jusquà lenclos du fond.

Un vieux chien, croisé labrador tout grisonnant, attendait patiemment.

Cest Gaston, expliqua une bénévole. Maître décédé, héritiers égoïstes. Personne ne veut dun vieux chien.

Moi, si, répondit Claire.

Gaston lui imposa une routine : il fallait le promener, lui préparer la gamelle, arpenter le Parc de la Tête dOr. Claire se remit à courir. Elle retrouva un rythme de vie pas la frénésie des louveteaux, mais la tranquille nécessité du quotidien.

En avril, Claire lâcha sa boutique. Elle utilisa ses économies tout juste ce quil restait sur son Livret A pour sinscrire à un module de réhabilitation animalière à la fac. Quitte à changer de vie, autant le faire à fond.

Les cours étaient rudes : bio, éthologie, soins de base. Claire révisait à la cuisine, Gaston ronflant à ses pieds. Chaque fois quelle voulait tout abandonner, elle se rappelait Lune reprenant vie dans la tempête pour ses petits. Si une louve pouvait y arriver, elle aussi.

En juin, Céline lappela.

Je voulais juste prendre de vos nouvelles. Ça va, Claire ?

Des hauts et des bas. Jessaie de reconstruire.

Voulez-vous avoir des nouvelles des loups ?

Pause.

Oui.

On ne les a pas revus Ce qui est une excellente nouvelle. Ils se tiennent à lécart. Aucune plainte, ils vivent leur vie. Mais un forestier a observé les traces dune louve et de deux jeunes mâles à cinquante kilomètres au nord-est du point de relâchement. Ils chassent bien. Ils vont bien.

Claire en eut le souffle coupé.

Ils sont vivants.

Cest grâce à vous, Claire.

Peu à peu, la nouvelle vie avançait. Elle valida son cursus, se mit à faire du bénévolat. Elle rencontra dautres passionnés de bêtes cabossées. Elle se fit une amie : Marie. Un jour, elle accepta daller boire un café avec un collègue pour la première fois depuis longtemps, elle rit. Ça piqua un peu au cœur, mais en voyant la photo dHugo, elle se dit quil aurait sans doute aimé la voir sourire.

5 février de nouveau. Cinq ans quHugo est parti.

Claire retourna au fameux virage avec ses tournesols et une nouvelle figurine de bois cette fois, quatre loups. Lune, Cendre, Écho, et un petit dernier, pour Hugo.

Devant la croix, elle raconta à son fils les dernières nouvelles : Gaston, les cours, lespoir fragile.

Je ne vais pas bien, murmura-t-elle au vent. Mais je vais mieux. Jessaie.

Au moment de repartir, elle sarrêta, stupéfaite. De lautre côté de la route, à la lisière du bois, trois silhouettes grises. Imposantes, magnifiques.

Les loups.

La plus grande au centre, les deux autres à flanc. Le cœur de Claire bondit : Lune, Cendre, Écho. Impossible ! Cinquante kilomètres, des milliers dhectares. Pourtant, ils étaient là. Ce lieu leur parlait aussi, sans doute.

Lune savança dun pas. Les petits, désormais adultes, restaient groupés. Ils fixaient Claire pas de peur, juste cette reconnaissance animale : on te voit, on se souvient.

Claire leva la main, engoncée dans son gant, et souffla, à travers la rumeur de la route :

Merci.

Encore quelques secondes, puis Lune fit volte-face. Les deux jeunes la suivirent. Ils senfoncèrent dans la forêt, en silence, avalés par les broussailles.

Claire monta dans sa Peugeot, sécroula sur son volant et pleura. Mais cette fois-ci, elle souriait.

Elle rentra chez elle, à Lyon, où Gaston lattendait à la porte, dans sa vie minuscule mais à elle.

Elle avait compris : survivre, ce nest pas de la faiblesse. Avancer, ce nest pas trahir. Rebâtir sur les ruines, cest honorer la mémoire. Cest affirmer que cet amour comptait tant quil survivra à tout.

Sur lautoroute, Claire sarrêta pour un café et observa les gens : des gens normaux, avec des soucis normaux. Pour la première fois depuis cinq ans, elle sentit quelle pourrait en refaire partie un jour. Elle ne redeviendrait jamais celle quelle était avant. Mais peut-être que cette Claire-là pleine de cicatrices, cabossée mais vivante finirait par apprivoiser son chagrin au lieu de se laisser dévorer.

Elle pensa à Lune, dévalant quelque part la forêt, libre et sauvage. Si une louve la fait, pourquoi pas elle ? On survit, un pas après lautre. Une inspiration, puis une autre.

Claire termina son café et rentra. Elle était vivante. Elle essayait. Et pour aujourdhui, ça suffisait.

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