À lautomne de ma vie, mes enfants se souvinrent soudain quils avaient une mère, mais jamais je noublierai comment ils mont abandonnée.
Lorsque mon mari est parti pour une femme plus jeune, mes enfants choisirent son camp. Il faut dire quil était un homme si respecté, directeur dune grande entreprise à Paris. Des années durant, ils ne firent aucun cas de mon existence, et je sombrerai dans une solitude opaque. Puis, mon ex-mari disparut, avalé par la mort, et il devint clair quil avait tout légué à sa jeune épouse.
Ce fut alors que mes enfants, soudain séveillant de leur oubli, recommencèrent à venir me voir, souvent, même. Mais je connaissais la musique Récemment, ma fille, Solène, sest mise à glisser des allusions : il serait peut-être temps de penser à demain, de réfléchir à un testament. Aucun deux ne soupçonne la surprise que je leur ai réservée. Ils découvriront tout lorsque jaurai quitté ce monde.
Les années passaient, je vivais reléguée comme une silhouette oubliée à lextrémité du monde. Mes enfants me regardaient comme une étrangère, comme si nous parlions des langues aux logiques différentes.
Mon divorce fut lultime clou dans le cercueil de notre complicité. Ils choisirent leur père, ce grand homme bien vêtu que tout le monde saluait dans les couloirs dorés du siège. Être à ses côtés était plus avantageux, évidemment. Et moi ? Abandonnée. Épouse délaissée, mère désertée.
Japprenais parfois par des amies communes quils riaient avec leur père, voyageaient en Corse ou à Nice, s’installaient à la terrasse dun restaurant étoilé des Champs-Élysées, se forgeaient des projets radieux.
Moi, je restais seule dans mon vieil appartement haussmannien, le bruissement de ma solitude me blessant comme des éclats de verre.
À la faveur dune nuit dinsomnie, la voix de la liberté ma soufflée : « vis pour toi-même ». Jai quitté la France pour travailler à Bruxelles ; là, pour la première fois depuis des lustres, je sentis la fraîcheur de lair sur mon visage, dans un rêve étrange où rues pavées se mêlaient à des souvenirs déformés.
À la fin de ce labeur hors des frontières, javais enfin économisé assez de milliers deuros pour remodeler ma vie à mon retour. Je rénovai mon appartement, achetai de nouveaux meubles, un énorme four Sauter, une télévision comme un tableau de maître, et mis un peu dargent de côté pour mes vieux jours.
Pendant ce temps, mes enfants bâtissaient leurs propres familles à Lyon et à Bordeaux. Jappris quils allaient bien, grandes mariages, petits-enfants, fêtes de baptême Puis brusquement, la nouvelle simmisça : mon ex-mari succomba à une crise cardiaque. Tout son patrimoine pourtant si vaste, couches de pierres, comptes en banque et tableaux modernes passa à sa jeune femme.
Solène et Pierre, mes enfants, se retrouvèrent les mains vides. Leur tristesse sest muée en un doux zéphyr de faux souvenirs.
Ils se sont mis à venir me rendre visite, moffrant chocolats Valrhona, clémentines, bouquets champêtres. Je souriais, mais au fond, la vérité frissonnait : chacun deux avait un dessein caché.
Me voilà à 72 ans, en pleine santé, tranquille et fière. Pourtant, il y a peu, Solène sest faite insistante : « Tu devrais penser à lavenir, mère à ton testament ». Deux semaines plus tard, ma petite-fille Camille, mariée tout juste lan passé, a frappé à ma porte.
Mamie, tu ne tennuies pas toute seule ici ? demanda-t-elle, lair rêveur.
Non, je te remercie, je my sens très bien, répondis-je en caressant le coin du canapé.
Mais cet appartement est immense ! reprit-elle. Ce doit être pénible, non, dy faire le ménage toute seule ? Pourquoi ne pas nous laisser venir vivre ici, Romain et moi ? Tu aurais de la compagnie, et nous, ça nous éviterait le loyer
Jai esquissé un sourire. Leur calcul navait rien dénigmatique.
Qui ta dit que vous ne paierez rien ? rétorquai-je avec calme. Je vous ferai un loyer dami.
Camille sest figée détonnement. Elle sattendait sans doute à ce que jouvre grand les bras : « Prenez tout, je vous en prie, je naspire quà cela ». Mais mon plan à moi était ailleurs.
Il y a plusieurs années, jai pris soin de rédiger un testament : à ma mort, mon appartement parisien serait vendu, et largent peut-être deux cent mille euros, je ne sais pas, l’immobilier est ainsi reviendrait à une fondation daide aux enfants malades.
Lorsque Solène apprit la chose, elle entra dans une fureur sourde, mappela en hurlant que jétais cruelle, que je privais mes petits-enfants dun avenir. Pierre est venu ensuite, discret, tentant de me charmer et doffrir ses bras pour soccuper de moi. Mais leur brusque amour na pas troublé mon cœur endurci.
Et vous, à ma place, auriez-vous laissé votre petite-fille transformer votre appartement en nid douillet pour elle ?