Journal de Pierre, mardi
Aujourd’hui, je repense à une histoire racontée par l’une de nos professeures à la faculté de médecine militaire, Madame le Docteur Lefèvre. Toute sa carrière, elle la consacrée à la pédiatrie dans un hôpital pour enfants à Lyon. Ce qui ma marqué, cest ce quelle nous a confié sur ses propres enfants. Bien quelle soit elle-même médecin, ses enfants ont attrapé presque toutes les maladies infectieuses imaginables. Elle en était arrivée à sépuiser à force de les soigner, alors même que ses deux petites, Madeleine et Chantal, étaient pleines de vitalité, toujours à rire et courir partout.
Pourtant, la Docteur Lefèvre respectait scrupuleusement les règles dhygiène. En rentrant chez elle après le travail, elle prenait toujours soin de se doucher, de changer de vêtements et de se laver longuement les mains. Malgré tout, ses filles attrapaient exactement les mêmes maladies que ses jeunes patients parfois, juste après un cas particulièrement critique à lhôpital. Ni les cures de vitamines ni les bains froids du matin ne semblaient faire de différence, ce qui la plongea un jour dans un profond désarroi.
Un soir où elle sortait du service, exténuée par une situation difficile, elle sentait déjà la peur de rentrer et de voir Chantal ou Madeleine attraper un nouveau virus. Plutôt que de rentrer tout de suite, elle prit une décision inattendue : elle entra dans un cinéma du quartier des Terreaux et choisit daller voir un film daventure, « Les Aventuriers de lArche Perdue ». Après la séance partagée entre une pointe de culpabilité et un sentiment délicieux dévasion elle rentra enfin. Et là, surprise, ses fillettes allaient parfaitement bien : elles sautaient partout dans le salon, heureuses.
Une autre fois, cest chez une amie, Françoise, quelle sarrêta, où elle but du thé accompagné de quelques financiers. Les deux femmes papotèrent, éclatant de rire en se racontant des blagues. Là encore, en rentrant, tout allait bien à la maison.
Finalement, cela devint une habitude pour la Docteur Lefèvre de ne pas rentrer tout de suite, même si la fatigue la tenaillait et quelle savait le linge à plier ou les devoirs à superviser. Chaque soir, elle traversait le petit square Bellecour, respirant le parfum des roses et sarrêtant parfois près de la fontaine avant de rentrer, apaisée. Et devinez quoi ? Les maladies ont déserté son foyer.
Elle tira alors une conclusion essentielle : il ne sagit pas seulement de microbes. Ce que lon rapporte à la maison, ce nest pas seulement un virus cest aussi tout le poids émotionnel et mental accumulé au travail. Cette mauvaise énergie, elle en était désormais persuadée, agissait autant que les bactéries sur la santé de ses proches. Depuis quelle avait compris cela, il ny eut plus un seul rhume, plus une seule grippe à la maison.
Depuis, je me rappelle cette leçon chaque fois que je termine une journée difficile. Il vaut mieux saccorder un moment pour soi une balade, un bon film, un café partagé avant de retrouver ceux quon aime. On ne soupçonne pas tout ce quon peut transmettre, même en gardant le silence sur nos ennuis. Prendre du recul pour retrouver la paix intérieure avant de franchir le seuil, voilà le secret.
Aujourdhui, je sais quil faut parfois sarrêter sur un banc au jardin du Luxembourg, regarder leau couler dans la fontaine, et laisser passer le tumulte. Ainsi, on rentre chez soi plus serein, prêt à partager non pas son fardeau, mais sa bonne humeur. Cest la sagesse que je retiens, héritée de Madame Lefèvre : pour protéger les siens, il faut aussi veiller sur sa propre lumière intérieure.