Journal intime, page du lundi.
Je sens mon cœur lourd ce soir. Ce mariage est imminent, et tout autour de moi saccorde comme pour célébrer une grande occasion. Pourtant, personne ne comprend que cest la peur qui serre mes entrailles. Ma belle-mère sait pertinemment que je ne veux pas épouser ce veuf non pas à cause de sa petite fille, ni à cause de sa maturité, mais parce quil me terrifie.
Son regard me transperce jusquà lâme, et de peur, mon cœur se met à battre à tout rompre, comme sil voulait fuir les flèches de ses yeux. Je baisse les yeux vers le parquet ciré et, lorsque je les relève, ce sont les larmes qui montent et glissent sur mes joues rougies de honte. Mes mains tremblent, et mes petits poings voudraient tenir tête à ma belle-mère, à son choix de prétendant.
Mais ma langue, traîtresse, ma trahie comme jamais. « Daccord, jirai », ai-je laissé échapper.
Cest ainsi que larrangement a été conclu. Ma belle-mère sest exclamée : « Dans une telle maison, avec un homme comme lui, ce serait un péché de refuser ! Il adorait sa première femme, la traitait comme une reine Elle nétait pas bien solide, souffrante. Quand ils sortaient, il faisait trois pas, elle un seul puis sessoufflait il la soutenait, la dorlotait. Pas comme ton feu père, qui criait pour rien. Lorsquelle était enceinte, plus personne ne la voyait. Elle restait alitée, lui soccupait du bébé toutes les nuits après la naissance, pendant quelle se fanait. »
Sa mère à lui racontait toujours ça. « Et toi, tu es fraîche, vigoureuse, tu as appris à tout faire : la faux, la faucille, le filage, le tissage Te donner à un jeune, ce serait du gâchis, ils ne savent rien, ils nont aucune maturité. Tandis que lui, on sait exactement à quoi sen tenir. Quelle chance tu as ! ». Elle a aussi ajouté quon ne ferait pas de grande fête, pas question de réveiller les morts en dansant. Futurs beaux-parents, tantes et cousins personne ne ramasserait la dot, car sa maison, selon lui, regorgeait déjà de tout.
Pierre avait épousé sa première femme, Claire, par amour, en sachant pertinemment quelle était fragile. Sa mère jugeait quun homme tel que lui avait besoin dune femme solide mais il na écouté personne. Juste Claire lui convenait, un point, cest tout.
On murmurait dans le village de la Charente que Claire lavait ensorcelé, que seul un homme sous influence aurait choisi de senfermer dans la maladie et le malheur. Les médecins répétaient sans cesse que Claire avait les poumons trop faibles, la moindre grippe virait à la pneumonie, à lasthme, et nul ne savait si elle tiendrait longtemps.
Pierre croyait que son amour repousserait la mort, quil la soignerait par la tendresse et quelle guérirait. Et au début, leur bonheur semblait sans nuage. Mais quand Claire est tombée enceinte, tout a basculé : faiblesse, étourdissements, fatigue constante. Elle navait plus la force de traire la vache, ni même de se coiffer.
Les médecins disaient : « Cest la grossesse, ça passera. » Pierre soccupait delle sans jamais se plaindre. Sa mère à lui le blâmait sans cesse davoir ramené un fardeau, pas une épouse. Mais Pierre la défendait toujours, allait jusquà demander à sa mère de ne plus venir.
Claire mit au monde une fille, Manon, et Pierre espéra que le bonheur reprendrait sa place. Ce fut le cas, mais juste pour un court moment. Claire na jamais repris de forces. Elle fondait à vue dœil. Ils lont emmenée à lhôpital de Poitiers. Le médecin, cash, a dit : « Les poumons, cest fini. » Dun ton de paysan du coin.
Claire comprit vite que ses jours étaient comptés. Elle a tout fait pour cacher sa souffrance, elle offrait son visage émacié, son sourire triste, mais ses yeux criaient la peur du lendemain, la peur pour Manon.
Son regard disait adieu, comme si elle voulait quon se souvienne delle riant encore. Ses os saillaient, ses mains étaient maigres, ses épaules décharnées. La mort rôdait, prête à la prendre.
Un soir, sentant venir la fin, Claire demanda à Pierre découter sa dernière volonté.
« Personne ne peut changer le destin écrit par le Bon Dieu. Jai combattu, mais je suis lasse, épuisée par la douleur, par langoisse. Pardonne-moi, et pardonne Manon. Je ne leur ai donné que du malheur. »
Pierre lui saisit les mains brûlantes et les couvrit de baisers. Il comprit, à ses souffles courts, quelle ne tiendrait plus longtemps.
Mélangeant sanglots et paroles essoufflées, elle lui demanda dépouser Élise, car « elle saura être une bonne épouse, et toi un bon père. Parce quelle a elle-même connu la rigueur dune marâtre, les sœurs cruelles, un père ivrogne. Son courage, sa douceur, sa patience, tout cela fera delle une bonne maman pour Manon. Aime-la, protège-la comme tu las fait pour moi. Que je puisse veiller, en esprit, à travers elle, à vos côtés. Pardonne ces paroles ; mes poumons sont perdus, et mon âme torturée de penser à Manon. Mais fais ce que tu veux, ton destin aussi est écrit quelque part. Manon, ne la gronde pas, sinon je te maudirai, même de là-haut. »
Ses mots, lents et précis, marquèrent la fin. Dans un ultime souffle, elle serra la main de Pierre. Pierre sanglotait, ses larmes floutaient le visage apaisé et souriant de la défunte. Il la couvrit de baisers, du front aux pieds, et promit daccomplir sa volonté. Cest ainsi que, une année après le décès de Claire, Pierre est venu demander ma main.
La belle-mère, instruite par la mère de Pierre, voulait aussi sassurer dun avenir paisible pour sa petite-fille. Malade elle-même, elle se disait que le temps lui manquait pour tout organiser.
Je revoie le brouillard du jour des fiançailles. Pierre a vu combien Manon manquait de maman, et lui dune compagne, et a voulu honorer la promesse faite. Il avait déjà remarqué mes qualités : docile, travailleuse, jolie un air, même, de sa défunte femme. Même sourire, même natte, même démarche.
Parfois, sans raison, je regrette davoir dit oui. Est-ce la lassitude dobéir à une marâtre, de ramener un père saoul tous les soirs, de couvrir de haillons rapiécés, dendurer les moqueries de mes demi-sœurs ? Ou tout simplement par pitié pour cette petite Manon ?
Mais à peine engagée, jai compris que mattendait une nouvelle épreuve : aimer Pierre et lui faire aimer son bonheur retrouvé.
Après les fiançailles, Pierre voulut me présenter à Manon. Claire ne quittait jamais sa fille. Parfois, en pleine nuit, Pierre surprenait Claire penchée au-dessus de Manon, lui chuchotant des conseils pour la vie sans elle.
Pierre ne pouvait penser à ces confidences sans larmes. Manon était une enfant réservée, trop timide, nallant jamais vers les autres. Sa famille ne comptait que sur son papa, sa maman, sa grand-mère, et une vieille aïeule acariâtre.
Pierre minvita donc chez lui pour apprivoiser Manon, loin de leuphorie de ma belle-mère qui naurait même pas pleuré si on avait emmené la vache du domaine.
Face à Pierre, je gardais le silence, mais je vis quil était attentif, respectueux, très loin du portrait sévère quon dressait de lui. Il me demanda franchement si jaimais un autre garçon, sinon il seffacerait. Il ne mentionna jamais la demande de Claire.
La demeure mimpressionna : des meubles rustiques, façonnés à la main, des tableaux brodés enfermés dans délégants cadres de bois verni, de vastes pièces claires. Manon, curieusement, neut pas peur de moi ; au contraire, elle jouait la coquette, sortit ses poupées et me supplia de jouer avec elle.
Elle touchait de sa petite main ma robe, me lançait des regards brûlants de curiosité. Parfois, elle souriait. Je lai prise sur mes genoux, caressé ses longs cheveux souples quelle tenait de sa mère.
« Laisse, je vais te coiffer ! Tu seras ma princesse. »
Pierre regardait notre jeu, les yeux brillants de joie. La venue de Manon dans sa vie le bouleversait : elle demandait tout le temps où était sa maman, regardait à la fenêtre, espérant la voir, filait en trombe ouvrir la porte à chaque bruit Pierre essayait de lui expliquer, mais Manon, à quatre ans, voulait des bras autour delle, une maman.
Pierre savait quil ne me suffirait jamais damour et de câlins pour remplacer la tendresse maternelle. Il ignorait si je pouvais être assez douce, assez maternelle mais, me voyant, il reprit espoir, surtout quand Manon, sur le point de pleurer parce que je men allais, tira ma main pour memmener dans sa chambre.
Elle ôta la couverture du lit, tapa les oreillers, puis, folle de joie, sauta dessus jusquà toucher le plafond. Jai pensé à mon enfance la belle-mère, les reproches, les quignons de pain partagés du bout des lèvres, les confiseries cachées pour ses propres filles, les habits rapiécés, le père affalé par terre que je couvrais malgré tout. Les menaces, les insultes que je serais chassée comme une bête inutile Jai eu un gros nœud dans la gorge.
Je me suis avancée, ai serré Manon à men faire mal. Quand elle sest endormie, paisible, dans mes bras, jai eu envie de croire que le destin nétait pas toujours cruel.
Pierre, heureux, ne savait plus comment se tenir face à moi. Nous avons pris le thé en silence. Je nai pas voulu rentrer. Il na pas voulu que je parte.
Cest ainsi : une femme doit être auprès de son mari, pas dans une maison où plus personne ne lattend.