À la place de soi
La belle-mère savait parfaitement que Lucie ne voulait pas épouser ce veuf. Ce nétait ni à cause de sa petite fille, ni parce quil était plus âgé, mais bien parce quelle en avait véritablement peur.
Son regard perçant transperçait le cœur de Lucie, la glaçait deffroi. Son cœur battait à tout rompre, tentant de repousser la flèche dun coup dœil trop franc. Lucie gardait les yeux baissés, refusant longtemps de croiser ceux du prétendant. Et lorsque, finalement, elle levait les paupières, tous remarquaient que ses yeux brillaient de larmes.
Ces larmes coulaient ensuite sur ses joues rougies de gêne, seffondrant comme un torrent de tristesse. Ses mains tremblaient, ses minuscules poings résistaient à la fois à la belle-mère et à ce prétendant quon lui imposait.
Sa voix, traître, lâcha à contrecœur : « Jirai. »
Eh bien voilà, cest entendu. Dans une maison pareille, auprès dun homme comme lui, cest un péché de refuser ! Il vouait des attentions sans fin à sa première épouse, la traitait comme une reine. Pourtant, pauvre femme ! Si frêle, si malade, elle toussait sans cesse. Lorsquils se promenaient, il faisait trois pas, elle en faisait un, sarrêtant, le souffle court comme une locomotive. Jamais il na élevé la voix contre elle, pas comme ton propre père, celui-là…
Lorsque, alourdie par la grossesse, elle ne quittait presque plus le lit, cest lui qui veillait la nuit sur lenfant, pendant quelle se mourait lentement de fatigue.
Cest ce que racontait sa mère.
Mais toi, tu es saine comme une pomme, il te placera au beau coin de la maison. Tu es habile et travailleuse, à tout tu es initiée : à la faux, à la serpette, au rouet et au métier à tisser. Pour te donner à un jeune homme, non : leur caractère est encore instable, pas assez forgé, la folie de la jeunesse. Celui-là, on le connaît, tout est franc chez lui. Quelle chance tu as !
On distillera un peu deau-de-vie, on fêtera sobrement. Le veuf ne veut pas de grande cérémonie, pour ne pas offenser la mémoire de la défunte. Il a même dit de ne rien apporter en dot, que la maison était amplement garnie.
Philippe sétait marié par amour une première fois. Chacun savait que Véronique était fragile, toujours souffrante. Sa mère navait cessé de lui répéter quun homme fort et valeureux comme lui avait besoin dune femme robuste, non dune miséreuse. Rien ny fit. Seule Véronique comptait.
Au village, le bruit courait quon lui avait jeté un sort seul un homme ensorcelé, disait-on, pouvait choisir de faire de sa vie un dispensaire de douleur et de deuil.
Les médecins affirmaient que Véronique avait des poumons défaillants, et la moindre brise risquait de provoquer une pneumonie, de lasthme, voire pire.
Philippe pensait quavec assez damour, il repousserait la mort de sa femme. Il la soignait, la choyait, avec lespoir que le mal finirait par sen aller. Au début, tout allait pour le mieux. Les jeunes mariés rayonnaient de bonheur.
Mais quand Véronique tomba enceinte, la maladie la foudroya : faiblesse, vertiges, somnolence Tout son corps lâcha. Elle ne pouvait ni laver le linge, ni traire la vache, même se peigner devenait impossible.
Les médecins parlaient de complications de grossesse, quelle reprendrait des forces après laccouchement. Philippe assurait tous les soins avec abnégation. Sa propre mère laccablait de reproches, trouvant que Véronique représentait un fardeau, non une épouse. Mais Philippe couvrait sa femme, demandant à sa mère de ne plus venir chez eux.
Véronique donna naissance à une fille, et Philippe espérait que le bonheur et la force reviendraient dans sa famille. Ils revinrent, mais fugacement. Un soir, Véronique attrapa froid et, à partir de là, elle ne fit que dépérir.
On lemmena à lhôpital. Le médecin, dun ton rude, déclara :
Ses poumons seffondrent.
Des mots crus, façon campagne. Véronique savait que ses jours étaient comptés. Elle tentait dafficher un sourire, mais seule une grimace douloureuse en ressortait : les lèvres étiraient un semblant de gaieté, mais ses yeux trahissaient la peine et leffroi du lendemain, pour sa fille.
Son regard semblait adresser un adieu, suppliait quon se souvienne delle, gaie, pleine de vie. Sa maigreur, les côtes saillantes dans le dos, la poitrine creuse, les doigts décharnés et les épaules tombantes parlaient pour elle. La mort rôdait.
Devant linéluctable, Véronique fit promettre son mari découter ses dernières volontés.
Personne na jamais contrarié les desseins de Dieu. Notre amour sest épuisé à lutter contre la mort. Je nai plus de force, ni contre la douleur, ni contre les pensées sombres. Je te demande pardon, et à notre fille aussi. Je suis venue au monde dans la souffrance, et je vous ai condamnés à la même peine.
Philippe prit ses mains brûlantes et les couvrit de baisers. À son souffle saccadé, il comprit que chaque minute comptait.
Dans un flot de paroles hachées, elle parla de son amour, de ses inquiétudes pour leur fille, sarrêta, reprit haleine, puis déclara lentement :
Épouse Lucie. Elle sera une épouse digne, tu es un bon homme, un père bienveillant. Elle saura aimer et prendre soin de la petite, elle a déjà traversé moult épreuves avec sa propre belle-mère, ses demi-sœurs, un père alcoolique. Je connais sa vie, et ma mère aussi, elle qui a toujours lœil.
Lucie est douce, travailleuse, patiente, elle nembêtera ni lenfant ni toi. Aime-la comme tu mas aimée. Traite-la comme si jétais encore là, dans son corps. Pardonne-moi ces mots, mais mes poumons ne sont pas seuls à être noircis, mon âme aussi, dangoisse pour notre fille. Ta destinée est entre les mains de Dieu, tu feras ce que tu voudras. Mais retiens bien ceci : ne fais jamais de mal à notre fille, sinon je te maudirai de là-haut.
Elle serra la main de Philippe aussi fort quelle le pu.
Philippe sanglotait, ses larmes brouillaient la silhouette de son épouse chérie. Il sentit à sa respiration que linstant était venu. Son visage paisible, un doux sourire aux lèvres, restait figé sur lhorizon. Sa main navait toujours pas lâché la sienne.
Il lembrassa de la tête aux pieds, promettant entre ses pleurs, comme un loup blessé, dexaucer ses dernières volontés. Cest ainsi quun an après la disparition de Véronique, il vint demander Lucie en mariage.
La marâtre de Lucie avait été conseillée par la belle-mère de Philippe, qui souhaitait aussi voir sa petite-fille grandir auprès dune bonne maman. Malade, elle craignait de bientôt partir à son tour et désirait que son petit ange et son gendre trouvent enfin la paix.
Mais plus que quiconque, elle savait ce quavait traversé Philippe pour sa fille, et laurait remercié à genoux pour tout.
Les fiançailles se déroulèrent comme dans un brouillard. Voyant sa fille souffrir du manque dune mère, et lui-même de solitude, Philippe accepta la requête de sa femme aimée. Il avait déjà observé Lucie : elle était humble, docile et belle, et parfois lui rappelait même Véronique. Sa chevelure, son sourire, sa démarche tout y était.
Il avait souvent envie de sapprocher delle, de la serrer fort contre lui et de simprégner du souvenir de son épouse disparue. Lucie, de son côté, ne comprenait pas pourquoi elle avait dit oui. Était-ce par lassitude face à la tyrannie de la belle-mère ? Par épuisement davoir à ramener son père ivre, de le défendre contre les insultes, ou à subir les moqueries de ses demi-sœurs ? Ou alors, était-ce par pitié, envers la fille de Philippe ?
Quoi quil en fût, en acceptant, elle savait quune nouvelle épreuve lattendait : aimer Philippe et parvenir à gagner son cœur.
Après les fiançailles, Philippe présenta sa fille à Lucie.
Véronique sortait rarement, passant tout son temps auprès de la petite Juliette. Chaque instant, même la nuit parfois, Philippe surprenait sa femme penchée au-dessus de lenfant, lui chuchotant on ne sait quels conseils pour plus tard.
Philippe ne pouvait sans larmes songer à tout ce que Veronica avait pu confier à sa fille une part delle-même. Juliette navait connu que sa maison, jamais elle nosait sapprocher des étrangers. Sa vie se limitait à papa, maman, et ses deux grands-mères, dont une irascible et mécontente.
Philippe amena Lucie chez lui, afin quelle se retrouve avec Juliette sans la présence excessive de la belle-mère, qui accueillit la nouvelle comme si on menait enfin une vache inutile loin de la ferme.
Face à Philippe, Lucie restait discrète, mais nota vite quil était tout sauf dur, bien au contraire : il se montrait prévenant et soigneux. Il lui demanda honnêtement si un autre jeune homme avait sa préférence et, si cétait le cas, il se retirerait. Jamais il ne mentionna la promesse faite à Véronique.
La maison impressionna Lucie par sa beauté : mobilier façonné à la main, tableaux brodés et encadrés de bois verni, grandes pièces dune clarté rare. Juliette, en voyant Lucie, ne seffraya pas, elle se montra au contraire malicieuse.
Juliette apporta ses poupées, invita Lucie à jouer avec elle, la touchant souvent de ses petites mains, les yeux pétillants dintérêt. Lucie, à plusieurs reprises, la serra avec tendresse, recoiffant ses magnifiques cheveux dun geste doux.
Viens, je te coiffe, et tu seras ma princesse.
Philippe, observant la scène, sentit son âme se répandre en joie.
Il avait craint damener Lucie tant Juliette réclamait sa mère, guettait à la fenêtre, bondissait dès que la porte souvrait, espérant que maman soit de retour.
Il avait bien tenté de lui expliquer, mais Juliette, à presque quatre ans, navait pas besoin dexplications : elle avait besoin dune maman douce et tendre.
Philippe savait que, malgré son amour, ses bras, jamais il ne remplacerait la caresse ni la chaleur maternelle.
Il craignait de sêtre trompé sur Lucie. Mais, voyant Juliette sur le point de pleurer au départ de Lucie, son cœur sapaise.
Juliette prit la main de Lucie, lentraîna dans sa chambre, rangea la couverture, tapota les oreillers comme une petite maîtresse de maison, grimpa de joie sur le lit et sauta jusquau plafond.
Lucie se rappela ses propres épreuves : larrivée de sa marâtre, les tartines chèrement disputées, les sucreries cachées pour ses demi-sœurs, les mains rougies par la corvée, les robes rapiécées quelle héritait, son père aviné couché sur le sol, quelle couvrait de son drap, le cœur déchiré. Elle se souvint des paroles cruelles quon la chasserait comme un chien errant au premier venu, des malédictions, et, la gorge serrée, sapprocha de Juliette.
Elle lenlaça, fort, fort, sétendit près delle. Lenfant sendormit dun sommeil paisible et heureux. Philippe, débordant de gratitude, ne savait comment agir avec Lucie. Ils partagèrent le thé en silence, séchangeant des sourires. Il ne la laissa pas repartir.
Il ne la laissa pas repartir, non !
La femme doit rester auprès de son mari, non retourner là où on ne lattend plusmais il ouvrit la porte en grand, et dans la lumière douce du soir, il lui dit simplement : « Tu es ici chez toi, Lucie. »
Dans ce silence, vibrant dune émotion partagée, sinstallèrent les premières heures dune nouvelle vie. Lucie sentit, pour la première fois depuis longtemps, une chaleur familière envahir son cœur non pas la chaleur de la contrainte, mais celle des possibilités.
Les jours sétirèrent, puis se tissèrent en semaines. Juliette, chaque matin, se blottissait contre Lucie, lappelant sans même y penser « maman », dune voix paisible, comme si ce mot avait toujours attendu son heure. Lucie pleura en cachette, par pudeur, mais plus de douleur : cétaient des larmes de délivrance.
Philippe, silencieux et modeste, laissait le passé seffacer doucement. Il ne chercha jamais la ressemblance : il aima Lucie pour ce quelle était, une fille brisée devenue femme forte, qui savait sourire après lorage.
À la veillée, parfois, Philippe se saisissait de la main de Lucie et dun regard, sans mots, la remerciait pour tout. Petit à petit, Lucie oublia ses vieilles peurs, sa voix se fit claire et assurée ; sa place devint celle quelle aurait choisie, si le destin navait rien imposé.
Un soir de printemps, alors que le verger embaumait, Lucie entra dans la chambre de Juliette. Lenfant, à demi-endormie, murmurait des secrets entre rêves et réel. Lucie sassit tout près, et, pour la première fois, sentit sans trembler que le bonheur pouvait tenir, même dans des mains qui avaient tant tremblé.
Elle caressa le front de lenfant, et, dans lobscurité complice, dit tout bas :
Ta maman veille sur nous.
Au loin, le vent dans les arbres ressemblait à une chanson apaisée. La maison, qui avait tant accueilli de larmes, sapaisait aussi, comme pour dire : ici, à la place de soi, on pouvait enfin vivre, aimer, et recommencer.