À la place de soi-même

À ma place

La belle-mère voyait parfaitement que Lucille ne voulait pas épouser le veuf, et ce nétait ni à cause de sa petite fille, ni parce quil était plus âgé : elle en avait simplement une grande peur.
Son regard dur transperçait jusquau cœur de la jeune fille, le faisant battre plus vite, comme sil voulait se protéger des flèches de ses yeux. Lucille gardait toujours les yeux baissés, ne les relevant que rarement ; et, quand elle le faisait, tout le monde remarquait que des larmes les emplissaient.
Immédiatement, elles coulaient sur ses joues empourprées par la gêne. Ses mains tremblaient, et ses poings minuscules avaient envie de repousser à la fois la belle-mère et lhomme quon lui présentait comme fiancé.
Sa langue, traitresse, osa dire : « Jirai »
Eh bien, cest convenu. Dans une telle maison, auprès dun tel homme, il serait presque un péché de refuser ! Après tout, il chérissait sa première femme, lui soufflait la poussière du visage, même si elle était souvent malade et chétive, toujours à tousser. Quand ils se promenaient, il faisait trois pas tandis quelle nen faisait quun, sarrêtait haletante comme une locomotive, et il la prenait doucement dans ses bras, la consolait, jamais un mot dur, pas comme ton père, ce fou.
Lorsque la défunte attendait leur enfant, on la voyait rarement dehors. Elle restait couchée, puis, après laccouchement, cétait le mari qui se levait la nuit pour lenfant ; elle, elle séteignait peu à peu.
Cétait la mère du veuf qui racontait cela :
Toi, ma fille, tu es fraîche comme un matin de printemps ! Il tinstallera dans langle rouge à la table dhonneur. Tu es habile, tu sais tout faire faucher, moissonner, filer, tisser Ce serait péché de te donner à un jeune homme encore sot et incertain ; tandis que lui, on le connaît, il a le cœur honnête. Quelle chance tu as !
Je préparerai un pichet de gnôle, on passera la soirée ; pas de noce tapageuse, il ne faut pas offenser la défunte avec des danses. Et pour la dot, il a déclaré que sa maison était déjà pleine à craquer.

Pierre avait épousé Odile par amour, conscient de sa fragilité ; sa mère lui répétait quun homme fort navait rien à faire dune femme aussi faible, que cétait une charge. Mais il navait rien voulu entendre, ni des gens, ni de sa propre raison seule Odile comptait.
Le village murmurait qu’on l’avait ensorcelé, car il fallait être envoûté pour, alors qu’on pouvait vivre en plein bonheur, choisir une vie de soins et de douleurs.
Les médecins disaient quOdile avait les poumons fragiles ; le moindre rhume tournait en bronchite, puis en asthme. Pierre croyait quavec son amour, il repousserait la mort, sauverait sa femme, la soignerait jusquà la guérison. Et dabord, tout se passa bien : les jeunes mariés étaient heureux, follement joyeux de leur bonheur.
Mais lorsquOdile fut enceinte, elle changea : toujours fatiguée, prise de vertiges et de somnolences, incapable de laver le linge, de traire la vache, même de se coiffer elle-même de sa longue et belle chevelure.
Les médecins parlèrent de grossesse difficile, que tout sarrangerait après. Pierre soccupa dOdile sans jamais un reproche. Sa mère le réprimandait sans cesse : au lieu dune épouse, il avait ramené un fardeau. Mais Pierre protégeait sa femme comme un aigle son nid et pria sa mère de ne plus venir.

Odile donna naissance à une fille, et Pierre crut que la joie reviendrait. Un instant, le bonheur fut de retour, mais séteignit vite. Un jour, Odile tomba malade en sétant trop refroidie, et elle ne retrouva jamais la force : elle fondit à vue dœil.
À lhôpital, le docteur ne prit pas de gants :
Ses poumons sont fichus, dit-il dun ton rustique.
Odile sut alors que sa fin approchait. Elle sefforçait de sourire, mais cétait douloureux : ses lèvres riaient, mais ses yeux trahissaient la peur pour lavenir de sa fille. Tout en elle criait la mort prochaine : ses côtes saillaient sous une peau trop mince, sa poitrine creuse, ses mains desséchées, ses épaules tombantes rien que le silence de la mort qui rôdait et attendait son dernier souffle.
Pressentant la fin, Odile demanda à son mari découter ses dernières volontés.
Nul ne peut déjouer les plans de Dieu. Notre amour sest épuisé à se battre contre la mort, je nai plus de force, plus de pensées, je suis lasse de souffrir. Je te demande pardon, à toi et à notre fille. Je suis née dans la douleur, et je vous ai condamnés aux peines aussi.
Pierre tenait ses mains brûlantes et les couvrait de baisers. Son souffle, de plus en plus court, le poussait à deviner quelle se pressait de lui dire lessentiel. Elle lui parla damour, de leurs craintes pour lenfant, longtemps, puis, à bout de souffle :
Épouse Lucille. Elle sera une bonne épouse, toi un bon époux, un bon père. Lucille sera une mère douce : elle connaît la rudesse dune marâtre, des demi-sœurs, dun père ivrogne Je connais sa vie, et ma mère fréquente sa maison elle a lœil dun faucon, elle voit tout.
Lucille est douce, travailleuse, patiente, elle ne blessera pas notre fille, et elle apprendra à aimer. Sois envers elle comme envers moi, traite-la en pensant que cest moi qui suis là, dans son corps, à côté de toi. Pardonne-moi, mes paroles sont dures, mais mon âme, autant que mes poumons, est rattrapée par la tristesse pour ma fille. Après fais comme tu veux, Dieu écrit ton destin. Mais souviens-toi : ne blesse jamais notre enfant, sinon je te maudirai même depuis lau-delà
Ses dernières paroles résonnèrent, et elle pressa la main de Pierre de toutes ses forces.
Pierre pleurait, ses larmes brouillaient la silhouette de sa femme. Il sentait à son souffle combien elle partait. Son visage, comme angélique, affichait un sourire vers un ailleurs ; sa main tenait fermement celle de son époux.
Pierre lembrassa de la tête aux pieds, jurant de tenir parole. Ainsi, un an après le décès dOdile, il vint demander la main de Lucille.

La belle-mère avait été préparée par la propre mère de Pierre, qui, malade, redoutait de laisser sa petite-fille et son gendre sans soutien. Ayant elle-même connu le chagrin de Pierre, elle aurait prié à genoux toute sa vie pour quil trouve le bonheur.
Les fiançailles se déroulèrent comme dans le brouillard. Voyant la petite orpheline privée de lattention dune maman, et sachant comme sa maison manquait dune maîtresse, Pierre décida dhonorer le vœu de sa femme. Depuis quelque temps, il observait Lucille : elle était dune beauté sage, docile, douce, et lui rappelait par instants Odile même natte de cheveux, même sourire, même démarche.
Il avait parfois lenvie de la serrer contre lui, en silence, pour ressentir lombre de sa première épouse. Lucille, de son côté, ne savait pas elle-même pourquoi elle accepta. Était-ce la lassitude de servir sa marâtre, de ramener son père ivre et de le protéger, de subir les moqueries des sœurs, ou la pitié pour la fille de Pierre ?
Quimporte : en disant oui, il lui restait lépreuve la plus difficile aimer Pierre et se faire aimer de lui.

Après les fiançailles, Pierre voulut présenter sa fille à Lucille.
Odile, de son vivant, ne quittait pas sa fille ; chaque minute, chaque seconde, elle lentourait de tendresse. Parfois, Pierre la surprenait de nuit, penchée sur leur fille, à lui parler tout bas, comme si elle lui confiait comment vivre après elle.
Pierre ne pouvait songer sans larmes aux paroles de sa chère Odile pour leur petite. Amélie, lenfant, était casanière, fuyait les étrangers elle navait connu que son père, sa mère, sa grand-mère, et une aïeule bougonne.
Pierre invita Lucille pour quelle découvrît sa fille sans la présence envahissante de la belle-mère, qui semblait se réjouir de voir partir une vache stérile du foyer.
Seule avec Pierre, Lucille restait muette mais constata que lhomme nétait pas morose, mais délicat et attentionné. Il lui demanda franchement : sil y avait un amoureux, il sécarterait sans un mot. Il ne parla jamais de la promesse faite à Odile.
La maison étonna Lucille par sa splendeur : beaux meubles sculptés de ses mains, innombrables broderies encadrées, vastes pièces lumineuses. Amélie, en voyant Lucille, ne prit pas peur, au contraire, elle chercha à jouer à la grande.
La petite sortit ses poupées, invita Lucille à jouer, chercha à frôler sa main, la fixait de grands yeux curieux et, par moments, lui souriait. Lucille, à plusieurs reprises, la serra doucement et lui lissa les cheveux soyeux hérités de sa mère.
Et si je te coiffais comme une princesse ?
Pierre observait leurs jeux, leur complicité ; et son cœur fondit de bonheur.
Il avait redouté cette rencontre, car Amélie, inconsolable, guettait sa mère à la fenêtre, puis courait, dès quon sonnait, persuadée que sa maman allait revenir.
Pierre tenta de lui expliquer, mais Amélie navait pas quatre ans son petit cœur réclamait juste une maman tendre et attentionnée.
Pierre le savait : malgré tous ses efforts, rien ne remplacerait la chaleur des mains, la douceur de la voix, la tendresse unique dune mère.
Il redoutait de se tromper sur Lucille. Mais, voyant Amélie retenir ses larmes au départ de la jeune femme, il fut soulagé.
Amélie attrapa la main de Lucille, la mena à sa chambre, ôta la couverture du lit, rebattit les oreillers avec ses petites mains, puis, jubilant, sauta sur le lit jusquau plafond.
Lucille se revit enfant, le jour où sa belle-mère avait débarqué dans sa vie, ses remontrances pour un morceau de pain, les douceurs cachées pour ses propres filles, les gifles infligées pour une tâche mal faite, les robes rapiécées quelle finissait, son père ivre couché au sol, quelle couvrait de son drap, le cœur déchiré Elle se revit, le jour où sa belle-mère avait promis de la marier au premier venu, comme un bétail gênant, de ses malédictions
Tout cela lui serra la gorge quand elle sapprocha dAmélie, la serra fort et sallongea contre elle. Lenfant sendormit, paisible et apaisée.
Pierre ne savait comment exprimer sa gratitude. Ils prirent le thé en silence, se souriant, et il ne la laissa pas repartir.
Non, elle resterait. Sa femme était bien là où lon voulait delle, et surtout avec lui, qui nattendait plus.

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