À la place de soi-même

À la place de soi

La belle-mère savait pertinemment quAmeline ne voulait pas épouser ce veuf. Ce nétait pas sa petite fille qui effrayait Ameline, ni son âge bien avancé, mais son regard dépine qui perçait jusquau cœur, accélérant ses battements comme un tambour de panique, essayant déchapper à des flèches invisibles. Ameline gardait les yeux rivés au carrelage, et lorsquelle osait enfin les relever, ils étaient gorgés de larmes, mal dissimulées par la politesse. La cascade de ces larmes glissait sur ses joues roses dembarras, ses mains tremblaient, ses petits poings rêvaient de repousser sa belle-mère et ce prétendant qui lui avait été imposé.

Mais sa langue perfide, que le diable lemporte, a laissé échapper : « Jirai ».

Tu vois, le marché est conclu ! sest exclamée la belle-mère. Un tel homme, une telle demeure, un tel maître ! Ce serait presque un péché de refuser ! Il chérissait sa première femme comme un bijou rare. Pauvre femme, si maladive, fragile, sans force ; elle toussait tout le temps. Lorsquils sortaient, lui quatre pas, elle un, puis elle sarrêtait, haletante comme une locomotive. Il la serrait tendrement, apaisant sa détresse, jamais une voix rude, pas comme ton défunt père, ce fou emporté.

Durant sa grossesse, on la voyait à peine, couchée tout le temps ; après la naissance de la petite, cest lui qui veillait toutes les nuits auprès de leur fille, elle, mourante. Sa mère à lui racontait :

Toi, tu es pleine de vie, la floraison même, il tinstallera dans le coin dhonneur du salon ! Tu es douée de tes mains, endurcie aux travaux, de la faucille au rouet. Ce serait un gâchis de te donner à un jeune homme. Les plus jeunes nont pas encore de caractère stable, toujours à rêvasser. Lui, on sait qui il est, tout est clair, et ça, mademoiselle, cest une chance !

Je vais distiller un peu de gnôle, on passera une belle soirée, sans véritable noce pour ne pas troubler la paix de la défunte. Il a interdit de préparer une dot sa maison déborde déjà de tout.

François avait épousé sa première femme, Amandine, par amour, sachant quelle était fragile, souvent malade. Même la mère de François tout en murmurant quun homme tel que lui, fort et respecté, aurait dû trouver une femme solide, narrivait pas à le raisonner. Têtue, la rumeur courait dans le village que François avait été ensorcelé car seul un envoûtement pouvait pousser un homme à transformer sa vie en dispensaire de peines.

Les médecins évoquaient des poumons affaiblis : chaque rhume tournait à la pneumonie, puis à lasthme, et parfois, à pire encore. François, pourtant, croyait que son amour sauverait sa femme, quil soignerait ses douleurs, écarterait la mort rien que par la chaleur de sa tendresse. Au début, ça a presque marché.

Ils étaient heureux, rieurs dans leur jeune mariage. Puis, lors de la grossesse, tout bascula. Amandine devint lombre delle-même, battue par une lassitude sans fond : elle ne pouvait plus ni laver son linge, ni traire la vache, ni même coiffer ses longs cheveux de rêve.

Les médecins soupiraient : « Cest la grossesse, elle reprendra des forces après laccouchement ». François était un ange, sans plainte, ni reproche. Sa mère le tançait inlassablement « Tu nous as ramené un fardeau, pas une épouse ! » François protégeait Amandine comme un faucon son nid, priant sa mère de rester loin.

La petite Jeanne vint au monde ; François espérait le printemps de la guérison. Le bonheur revint, quelques jours, puis disparut. Un vilain frisson, une nuit, et Amandine na plus jamais repris ses forces ; elle se consumait à vue dœil.

On lhospitalisa, et le médecin, sans détour campagnard, déclara :

Ses poumons la lâchent.

Avec le souffle cassé, Amandine navait plus que le regard, quelle voulait garder doux, joyeux, pour Jeanne. Mais tout dans sa silhouette, ses côtes saillantes, ses mains décharnées, ses épaules tombantes, hurlait la proximité de la mort, tapie, attendant son dernier souffle.

Sentant la fin approcher, Amandine demanda à François découter :

Nul ne repousse le destin. Notre amour a trop lutté, la fatigue est plus forte que moi et la douleur muse. Pardonne-moi, toi et Jeanne aussi. Je suis née pour apporter la peine, et je vous ai condamnés à partager mon fardeau

François, tenant ses mains brûlées par la fièvre, comprend à son souffle haletant que les minutes sont comptées. Elle murmure des mots damour, dinquiétudes pour leur fille, puis soudain, dune voix grave, posée, elle articule :

Prends Ameline pour épouse. Elle sera bonne avec toi, bonne avec Jeanne. Elle a survécu à sa propre marâtre, à des demi-sœurs cruelles, à un père ivrogne. Je connais sa vie, la mienne la surveille toujours du coin de lœil. Elle est douce comme un jardin, travailleuse, patiente ; elle vous consolera. Traite-la comme tu me traitais, comme si jétais cachée dans sa chair, là, auprès de toi Pardonne ces paroles, mon âme est aussi noire que mes poumons, je pense à Jeanne jour et nuit Fais ce que tu juges bon, ton sort aussi est écrit là-haut. Mais noublie jamais : ne blesse pas Jeanne, ou je tenverrai une malédiction doutre-tombe.

Ses doigts étreignent la main de François avec ses dernières forces.

Il pleure, et ses larmes floutent le visage dAmandine, dont le sourire séteint, fixant un point invisible, main serrée dans la sienne.

François lembrasse sur les joues, les bras, les mains, espérant, en gémissant, pouvoir tenir toutes ses promesses. Cest ainsi que, un an après la mort dAmandine, il demanda la main dAmeline.

Sa belle-mère, la grand-mère maternelle de Jeanne, encourageait aussi ce nouveau foyer ; malade, elle sentait la fin venir et voulait assurer un doux avenir à sa petite-fille et à son gendre. Nulle mieux quelle savait à combien François avait souffert. Elle priait leur bonheur à genoux.

Tout le processus des fiançailles flotta dans un brouillard de rêve ; il sentit la solitude de Jeanne, son propre manque dune compagne, et résolut dexaucer la demande dAmandine. Depuis quelque temps déjà, il observait Ameline : soumise, obéissante, belle, une silhouette proche de sa défunte femme, même tresse épaisse, même sourire en biais, même pas souple.

Parfois lenvie lui prenait de lapprocher, de la serrer contre lui, de garder le silence une minute, imaginant Amandine revenue.

Ameline, quant à elle, ne comprenait pas tout à fait son propre accord. Lassitude dêtre la servante de la marâtre, ramasser le père titubant, endurer les moqueries des demi-sœurs, ou bien pitié pour Jeanne Peu importe, elle avait dit oui ; restait la plus dure épreuve : aimer ce François, et quil laime, elle.

Après les fiançailles, François voulut présenter Ameline à la petite. Jeanne vivait repliée autour de sa mère ; chaque minute, chaque seconde, Amandine la contemplait comme pour lui transmettre tout son courage. Souvent, la nuit, François surprenait des chuchotements de son épouse à leur fille, secrets murmurés pour laider à vivre sans elle.

Il ne pouvait penser à ses veillées sans larmes. Jeanne était tout ce quil leur restait, farouchement attachée à ses quatre adultes : son père, ses deux grands-mères, et la vieille acariâtre du village.

François invita Ameline, sans la belle-mère trop exubérante, qui aurait vendu sa bru comme une vache stérile. Ameline, silencieuse, remarqua que François, loin dêtre froid, était prévenant, délicat. Il lui demanda franchement si elle aimait un autre ; il ne mentionna jamais la promesse jadis arrachée à Amandine.

La maison stupéfia Ameline : meubles sculptés de ses propres mains, broderies soignées, cadres ajourés vernis, lumière partout. Jeanne, à la vue dAmeline, fut tout de suite espiègle. Elle exhiba ses jouets en demandant : « Tu veux jouer avec moi ? », cherchant constamment un contact. Parfois, Ameline caressait ses beaux cheveux, semblables à ceux de sa mère.

Laisse-moi te coiffer comme une princesse, souffla Ameline.

François observait cette scène avec une joie douloureuse.

Depuis longtemps, il craignait ce moment, car la petite attendait uniquement le retour de sa maman : scrutant la fenêtre, courant accueillir toute silhouette sur le pas de la porte Les mots natteignaient pas le cœur dune enfant de quatre ans ; il fallait une présence fragile, aimante.

François comprenait, et il craignait dêtre déçu par Ameline. Mais lorsquil vit Jeanne retenir tristement Ameline, prête à pleurer son départ, il sentit la paix semparer de lui.

Jeanne prit Ameline par la main, la guida dans sa chambre, retira le couvre-lit, et bondit de joie sur le matelas.

Ameline se souvint son enfance, la belle-mère, le pain disputé, les robes rapiécées, son père allongé sur le carrelage, quelle couvrait la nuit. Les menaces, vendue presque à linconnu comme une bête inutile, les malédictions, tout lui revint en étreignant Jeanne, tressant ses cheveux. Elle la serra fort, très fort, puis sallongea doucement à ses côtés. La fille sendormit, paisiblement.

François, ému, ne savait plus où se mettre. Ils burent du thé, échangeant de longs sourires en silence. Il ne la laissa pas repartir.

Non. Sa place était là. Avec lui. Pas là où personne ne lattendait.

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