Mon journal,
Aujourdhui, je me sens perdue, arrachée à ce que je croyais être chez moi. Ce soir, cest comme si tout ce que je connaissais seffritait dun coup, et que les murs de cet appartement parisien jadis si familier me devenaient étrangers.
Maman, quest-ce que tu fais ?! Jai failli éclater en sanglots en la voyant jeter mes quelques affaires hors de larmoire. Ma robe rouge à pois préférée, celle qui me suit depuis le collège, jetée par terre sans ménagement, retrouvée aussitôt par mon petit frère, Paul, assis sur le parquet, qui attrapa la ceinture pour la mâchouiller.
Non, Paulo ! Donne !
Cest quoi, tu pleures pour un chiffon ? Ma mère, Nathalie, balance ensuite mon jean sur la pile et claque la porte du placard. Tire-toi dici !
Et je vais où maintenant ? Il fait nuit, maman ! Tu ne te reconnais plus !
Jai fait ce que je voulais, tu entends ? Chez moi, je décide ! Et toi, tu nas rien à faire ici !
Mais et moi ? Ce nest pas aussi ma maison ?
Non, ma jolie ! Il ny a rien qui tappartient ici ! Elle prend Paul dans ses bras, lui essuie le nez avec le pan de ma robe et me lance un regard glacial. Et arrête de me casser les pieds ! Jallais à peine commencer à reprendre ma vie en main que tu viens tout gâcher ! Ça suffit !
Maman, mais quest-ce que je te gâche ?!
Cest pas toi qui fais de lœil à Nicolas ? Si ?
Maman ! Mon cri ferait peur à nimporte qui. Paul se met à pleurer de toutes ses forces.
De lautre côté de la porte, ses cris résonnent. Un moment, je me lève instinctivement, mon cœur se serre. Cest à moi dhabitude de le consoler, de le bercer, pour quil arrête vite. Le nouveau compagnon de maman ne supporte pas les pleurs denfant ni les bruits de vie.
Moi, jai grandi entourée, dorlotée, et je narrive pas à comprendre ce qui lui prend dans ces moments-là. Plutôt que de consoler son fils, ma mère fuit, me le dépose dans les bras et file retrouver Nicolas.
Occupe-ten ! Tu es assez grande !
Assez grande Hier encore, j’étais la petite de la famille, leur chouchoute. Mais aujourdhui, je ne suis plus quune étrangère chez moi, un « morceau coupé », comme dit maman depuis deux ans que tout bascule.
Tout a commencé quand papa est mort, soudain, dune crise cardiaque. Si seulement quelquun sétait arrêté, sil navait pas été ignoré par cette foule, à côté de la station de métro Alésia… Quarante-huit ans, bien habillé, il est resté une heure étendu sur le trottoir. Les gens passaient, pressés, personne ne sest arrêté, personne na appelé les secours. On a sûrement cru quil était saoul, quil sétait égaré. Quand enfin une dame est venue vers lui et la touché, cétait trop tard.
Je me rappelle comme maman est restée indifférente, vide, presque absente. Moi, je pleurais, je lappelais. Mais jamais Nathalie na versé une larme. Elle sest murée dans sa chambre, moubliant complètement.
On na pas de famille proche, et les vieux amis sétaient éloignés. Maman se vantait souvent que notre foyer se suffisait à lui-même, que nous navions besoin de personne. Petite, ça me rassurait. Je naimais pas quon ait des invités. À quoi bon ? On était bien seulement toutes les trois enfin, avant.
Tout a vraiment changé quand je suis entrée en sixième. Par hasard, on ma placée près dune fille minuscule, vive comme tout, à la tresse noire si épaisse que je lenviais. Mes bouclettes blondes rebelles navaient rien en commun avec cette chevelure débène. Très vite, tout le monde ma surnommée « Pissenlit » dans la classe.
Il ma fallu deux jours pour oser toucher la tresse de Sophie oui, elle ne porte même pas un nom français, alors jinvente, « Sophie » Elle râlait en la remettant sur son épaule :
Je vais la couper, même si maman nest pas daccord.
Mais tu es folle ? Elle est magnifique !, lui ai-je soufflé.
À partir de là, nous sommes devenues inséparables. Les parents de Sophie, les Saint-Clair, avaient une maison immense à Montrouge, pleine à craquer de cousins, cousines, frères, sœurs, tantes et amis. Quand jy suis entrée la première fois Quelle claque ! Partout, ce monde qui bouge et qui soccupe les uns des autres. Sa mère te prenait sous son aile, tasseyait devant une part de tarte, racontait des histoires de famille incroyables. Les grands frères donnaient des cours de maths improvisés, les filles cuisinaient. Chez eux, même les petites de six ans savaient faire la pâte à tarte. Moi, maman minterdisait la cuisine, « trop jeune ».
Rapidement, jai compris que la famille et les amis, ça pouvait être beau, que ce nétait pas du tout un poids. En voyant comme Sophie était gâtée, pas juste aux anniversaires, mais à toute fête Noël, baptême, fête de la musique même , je me suis surprise à envier cette chaleur.
Pourquoi tu reçois tout ça alors que ce nest même pas ton anniversaire ?
Pourquoi attendre une occasion ? Si tu aimes quelquun, tu le lui montres !
Chez nous, cétait autre chose. Ma mère naimait pas que je fréquente Sophie ; elle naurait jamais accepté que je traîne autant chez elle si elle avait vu la maison ! Heureusement, elle travaillait tard. Je rentrais chez nous pour avaler la soupe, puis je filais à Montrouge. Là-bas, jétais vraiment attendue.
Le jour où papa a été enterré, ce sont les grands frères de Sophie qui sont arrivés avec de largent, qui ont tout organisé, alors que maman restait prostrée. Ils ont pris en main le moindre papier, chaque formalité, pendant que Sophie et moi, on laissait couler nos larmes dans la farine. Pendant des jours, on voyait défiler le soutien. Je nai jamais oublié.
Plus tard, Sophie a été mariée à lancienne, arrangée par la famille. Jétais choquée, abasourdie.
Tu laimes au moins ce garçon ?
Je le connais à peine, mais cest comme ça. Chez nous, cest la famille qui choisit. Ils ne me veulent que du bien.
Javais beau crier que ça sonnait comme au Moyen-Âge, je navais pas dargument pour la convaincre. Pour elle, on na pas à douter des choix de ses parents.
Quand elle est partie avec son mari à Lyon, je me suis retrouvée avec un vide immense.
Cest à ce moment-là que Nicolas, le nouveau compagnon de maman, sest vraiment installé. Sophie remarquait bien que je traînais toujours plus tard, que je retardais le retour à lappart de Clichy, mais jamais je ne lui ai raconté ce qui se passait comment Nicolas mépiait dans le couloir, lambiance suffocante, ma mère qui devenait presque hostile, surtout après la naissance de Paul. Des nuits sans sommeil à le bercer pendant que ma mère dormait, la tête ailleurs. Deux fois, jai fait des malaises à lhôpital, ce qui ma valu des rumeurs.
Avant même davoir mon diplôme daide-soignante, jai cherché un emploi à lhôpital de Lariboisière, juste pour éviter de rentrer le soir.
Le jour où Sophie est revenue célébrer Noël, je suis rentrée à la maison Mauvaise idée. Dispute comme jamais avec maman, tension à son comble. Jétais partagée entre la colère et la tristesse, incapable de comprendre comment on en était arrivées là.
Du coup, ce soir, elle me met dehors. Et moi, je suis là, au bord du vide, à entasser mes fringues dans un sac de sport, tentant de réfléchir à qui je peux demander de laide. Appeler Sophie ? Non, elle est enceinte, elle étudie la médecine à Lyon, je ne veux pas la déranger
Jette un coup dœil à ma chambre. Jattrape la photo de papa posée sur le bureau, la glisse au fond du sac Peut-être vaut-il mieux que je parte, après tout.
Dans la cuisine, maman fait du bruit avec les casseroles en regardant la télévision à fond. Jhésite, puis je passe droit, sans dire un mot.
Dehors, la nuit est tombée. Novembre sinstalle, le vent sengouffre dans mon manteau. Je remonte mon écharpe le cadeau précieux de Sophie du dernier Nouvel An ensemble. Je pose ma valise sur le banc de larrêt de bus près des Batignolles, ressassant tout en boucle. Où aller ? Que faire ?
La chaussée est vide, une ombre de chien errant, un couple pressé.
Une voiture sarrête, je sursaute.
Hélène ?
Cest Armand, le grand frère de Sophie, qui descend la vitre. Celui-là, il ma souvent aidée, patient, bienveillant.
Tu fais quoi ici à cette heure ? Tu vas travailler ?
Non enfin Je pensais passer la nuit à lhôpital.
Tu veux vraiment dormir là-bas ?
Je bredouille. Il comprend sans que je dise vraiment, me demande de monter. Tout me retombe, je craque je lui raconte tout : maman, Nicolas, Paul, que je nai nulle part où aller.
Il ne dit presque rien, se contente de conduire calmement.
Tu vas venir ailleurs. Je ne tabandonne pas à lhôpital, Hélène.
Il traverse Paris, entre dans un quartier tranquille de Levallois. On arrive devant un immeuble cossu, un portail souvre, Armand se gare.
Viens, suis-moi.
On grimpe jusquau troisième étage. Il sonne. Longue attente. Finalement, une grande dame ouvre, incroyable, digne comme une héroïne de roman.
Armand ! Pourquoi tu ne préviens jamais ?
Elle maperçoit, sexclame :
Oh mais tu es lamie de Sophie, nest-ce pas ? Je tai reconnue ! Entre donc, Hélène, tu nes pas une étrangère ici !
Armand séclipse, me laissant avec cette grand-mère impressionnante, contre qui, sans comprendre, jéclate en larmes. Elle me serre fort, me cajole comme si javais à nouveau huit ans :
Viens, ma chérie. On va boire un bon café bien fort. Ça chasse les plus grands chagrins. Et puis, tu verras, ici tu es chez toi, tant que tu en as besoin.
Une chaleur douce menvahit. Elle sappelle Simone, mais me dit, « Appelle-moi Mémé Soso, tout le monde mappelle ainsi depuis des siècles ! »
On parle jusquau bout de la nuit. Elle me raconte son enfance à la campagne, en Bourgogne, les tragédies qui lont obligée à quitter la maison familiale, le temps de loccupation, la fuite, la solitude après avoir pris soin de ses jeunes frère et sœur.
Son regard se perd parfois.
Il y a des douleurs quon ne veut pas transmettre. Mais on peut offrir la seule force quon a trouvée : celle daider, de donner une place à lautre quand il na plus rien.
Elle me propose de rester. « Ici, cest ta maison, jusquà ce que tu trouves la tienne. Tu es une petite-fille pour moi. »
Deux ans plus tard, je cuisine pour la famille de Sophie, pour les cousins, les amis.
Tas mis quoi dans cette farce ? Tu cuisines mieux que moi !, plaisante Sophie un jour.
Je souris. Si jai pu tenir, cest parce que Mémé Soso a cru en moi quand moi-même je nen étais plus capable…
Mais des nouvelles de maman tombent comme un couperet : ses jours sont comptés.
Je travaille à lhôpital Bichat, là où elle finit par être admise. Je la vois amaigrie, brisée par la maladie et la solitude. Je mets des semaines à oser franchir sa porte, de peur de ne pas pouvoir pardonner.
Un après-midi, Sophie me secoue :
Tu nauras plus personne à qui pardonner, va la voir !
Et le pardon arrive, non pas par de grandes paroles, mais parce que, à ce moment-là, maman me regarde comme quand javais cinq ou six ans. Joublie le mal quelle ma fait ; je ne garde que le souvenir de la maman qui, un été, mavait nourrie de grandes cerises dorées dans notre vieux jardin de province.
Je te pardonne, maman
Simone, sur le pas de la porte, avait raison :
Il faut lâcher la rancune, ou elle te détruit à petit feu. Cest pour soi, et non pour lautre, quil faut apprendre à pardonner.
Une semaine plus tard, je récupère Paul à lassistance sociale, fermement :
Cette fois, tu restes à la maison.
Il serre ma main et demande, très sérieux :
Maintenant, cest ici notre maison pour de bon ?
Oui, Paulo. Cest ici chez nous. Enfin notre place.
Et dans cet instant suspendu, je sens quenfin, les choses sont revenues à leur juste place.