À 70 ans, je découvre enfin comment penser à moi-même : mariée très jeune, mère dès le début, ma vie…

Jai soixante-dix ans et je suis devenue mère avant même dapprendre à penser un jour à moi-même. Dans un Paris étrange, brumeux, jai épousé un homme alors que jétais encore une toute jeune fille, et dès la première grossesse, ma vie a commencé à tourner selon la gravité des autres planètes. Je nai jamais travaillé hors de la maison, non pas que je nen avais pas envie, mais le destin avait déjà disposé les couverts : quelquun devait toujours être là, dans cette maison qui semblait flotter au-dessus dun fleuve aux eaux troubles. Mon mari quittait lappartement tôt, il rentrait tard, parfois les bras chargés de rêves quil laissait sur le paillasson. Lappartement était mon royaume silencieux. Les enfants étaient miens. Même la fatigue, lourde comme la pluie dautomne sur les toits en zinc de la ville, mappartenait.

Je revois les nuits blanches, bercées par les bruits lointains du métro et les silhouettes floues des immeubles voisins. Un enfant brûlant de fièvre comme un petit soleil noir, un autre qui vomit des fleurs imaginaires, un troisième qui gémit dans son sommeil. Moi, seule, sur le lit qui tanguait comme une barque amarrée. Personne ne me demandait : « Es-tu fatiguée, Louise ? » Le lendemain, comme dans un bal étrange, je me levais, préparais le pain grillé, le chocolat chaud, le café pour tous. Jamais je nai osé dire « je ny arrive plus ». Jamais je nai demandé de laide, car on mavait murmuré quune bonne mère était un silence enveloppé dans du coton.

Quand les enfants se sont mis à pousser, je rêvais dapprendre daller à la fac, de suivre un stage, même bref. Mais mon mari, Paul, me disait : « À quoi bon, Louise ? Tu as déjà accompli ton œuvre. » Je lai cru. Je restais derrière les rideaux, soutien muet, silhouette discrète. Cest moi qui apaisais Paul quand lun des enfants ratait son semestre à la Sorbonne ; cest moi qui accompagnais ma Julie chez le médecin quand elle tomba enceinte à dix-sept ans et gardais le bébé, Emile, pendant que sa mère sinventait une vie nouvelle. Chaque chaos des autres, cétait moi la glue invisible.

Puis les petits-enfants ont débarqué, ramenant avec eux les cartables multicolores, les jouets oubliés sous la table, les rires, les larmes et cette cacophonie de la vie que seule la rue de la Paix sait adopter. Ma maison est devenue une crèche, une cantine, un dispensaire improvisé. Je ne réclamais jamais rien, pas même un billet de 10 euros pour le cinéma. Jamais je nai soupiré. Quand je vacillais dépuisement, on me répétait : « Maman, il ny a que toi qui sais faire avec eux. » Ce refrain, je lai porté comme une amulette jusquaux tempes.

Puis Paul est tombé malade, doucement, comme une brume qui ne quitte jamais la Seine. Je lai soigné jusquà la fin, jusquà ce que sa voix ne soit plus quun soupir dans la chambre grise. Ensuite, sont venues les excuses : « Je peux pas cette semaine, Maman », « On se voit dimanche prochain, promis », « Je tappelle bientôt ». Parfois, il sécoule des semaines sans que personne ne franchisse le seuil. Si, pour mon anniversaire, je reçois quelques mots sur WhatsApp, cest déjà une fête. Parfois, dans la cuisine, je dresse deux assiettes, par habitude archaïque; je réalise trop tard quil ny a plus personne à appeler.

Un jour, jai glissé dans la salle de bains. Pas de gravité, seulement ce vertige glacé. Assise sur le carrelage froid, jattendais : que quelquun décroche, quelque part au bout de la ligne. Personne. Je me suis redressée, comme une vieille actrice de théâtre qui rate son entrée. Je nai rien dit, pour ne pas provoquer dinquiétude inutile. Jai appris lart du silence.

Mes enfants répètent quils maiment, et, dans un coin de mon cœur en mosaïque, je sais que cest vrai. Mais lamour sans présence, cest une broderie sur du vent. Ils me parlent vite, toujours pressés, avalés par le bruit de la ville. Quand je commence une histoire une de ces histoires dont je sais les contours depuis cent ans ils coupent : « Maman, on en reparle une autre fois, daccord ? » Mais cet « une autre fois » ressemble à la circulation en périphérie : ça ne vient jamais.

Le pire, ce nest pas la solitude, non. Le plus lourd, cest la sensation rêveuse et limpide dêtre passée de « nécessaire » à « superflue ». Jai été le pilier, la base de leur monde aujourdhui, je suis une case gênante dans un agenda Google. Personne nest cruel, non ; je nai simplement plus dutilité.

Et, les nuits où la lune brille sur Montparnasse comme un œil trop vigilant, je me demande : à qui puis-je bien demander un conseil, maintenant que je ne sais même plus pour qui je mets la table ?

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