Jai 58 ans et, franchement, je ne sais plus comment gérer ma voisine den face. Elle habite juste en face de chez nous, de lautre côté de la rue à Lyon, et jai parfois limpression que son principal passe-temps consiste à observer chacun de mes faits et gestes. Elle sait précisément à quelle heure le livreur arrive, si cest un repas prêt-à-manger ou mes courses du marché, combien de sacs sont déposés sur le pas de la porte, et qui vient les chercher à la maison. Si le facteur tarde de deux minutes, le lendemain cest la conversation du jour, comme si cétait une brève capitale.
Sa manie de tout contrôler ne sarrête pas là. Elle guette à quel moment je descends les poubelles, le nombre de sacs que je mets et le jour de la semaine où je les sors. Si une semaine jen pose deux et la suivante trois, elle ne manque pas de men faire la remarque. Si un jour il ny a rien parce que tout simplement il ny a pas assez dordures, elle le note aussi. Elle est même déjà venue me demander sans gêne si je jetais de la nourriture, comme si cétait son affaire. Je lai regardée avec stupéfaction, me demandant depuis quand mes déchets étaient devenus une affaire publique.
Mon chien, Gaston, une petite bête adorable mais qui aboie lorsque quelquun sapproche un peu trop près de notre portail, est une autre source dirritation pour elle. Chaque aboiement est un motif de plainte. Elle toquait à ma porte pour me signaler, la voix pleine de reproches, que le chien avait « beaucoup » aboyé pendant mon absence. Ce qui me sidère, cest quelle connaît toujours lheure exacte, le nombre daboiements, et les raisons supposées pour lesquelles il aurait réagi. Par moments, jai vraiment limpression quelle connaît mieux le rythme de vie de ma maison que moi-même.
Mon mari, François, ny échappe pas non plus. Sil rentre plus tard que dhabitude de son travail, jentends le lendemain qu« on sest couchés tard » ou que « ton mari est rentré à minuit passé ». Et sil arrive à la maison de bonne heure, la question fuse : « Il nest pas malade au moins ? » ou « On la renvoyé ? ». Rien ne lui échappe, tout est sujet à interprétation. Et souvent, elle ne sadresse même pas directement à moi : elle en parle aux autres voisins, et quand cela revient à mes oreilles, il ne reste des faits que des ragots exagérés.
Ma fille, Juliette, seize ans, est elle aussi surveillée de près. Quand elle sort avec ses camarades, la voisine compte le nombre damis qui entrent et qui sortent. Si quelquun passe à la maison, elle observe qui vient, lheure darrivée, lheure de départ. Un jour, elle a même confié à une autre du quartier que « cette fille sort beaucoup », comme sil sagissait de sa propre enfant. Jai dû aller lui parler parce que javais limpression quelle franchissait toutes les limites du respect.
Ce qui me trouble le plus, cest que ce nest pas une nouvelle venue. Elle vit ici depuis toujours, tout comme moi. Cette maison appartenait à ma mère, paix à son âme, qui me la laissée en héritage puisque je suis fille unique. Jamais je ne songerais à partir. Jaime mon foyer, son histoire, cet espace qui fait partie de moi. Le vrai souci, ce nest pas lendroit : cest dêtre obligée de partager mon quotidien avec quelquun qui ne comprend aucune frontière.
Aujourdhui, je ne trouve plus de solution. Jai tenté de lignorer, dêtre cordiale, puis plus ferme rien ny fait. Elle reste là, à observer, à commenter, à tirer des conclusions. Alors je me pose la question : comment fait-on pour vivre avec une voisine pareille, sans perdre son calme, sans entrer dans un conflit majeur, mais sans non plus permettre quon simmisce dans sa vie comme si cétait un feuilleton pour tout le quartier ?
Est-ce que lun de vous aurait un conseil à me donner ?