Alors qu’il travaillait à Lyon, Guillaume fit la connaissance de Camille. Ils se marièrent là-bas, et lorsque Camille tomba enceinte, il la ramena chez ses parents, dans la campagne bordelaise. Mais l’annonce qu’ils attendaient un enfant ne réjouit guère les beaux-parents.
La jeune femme croulait sous les obligations : elle préparait le repas pour toute la famille, faisait la lessive à la main, récurait la maison, trayait la vache, nettoyait létable, et, par moments, devait même fendre du bois. Souvent, Camille accomplissait les tâches réservées dordinaire aux hommes mais ce qui lui pesait le plus, cétaient les jours où les parents de Guillaume recevaient du monde. Généralement, il y avait au moins sept invités, et il lui incombait de les servir et de les sustenter à elle seule.
Alors elle passait des heures en cuisine à préparer une multitude de plats, qui disparaissaient en un rien de temps après avoir été posés sur la grande table en chêne. Éreintée, elle sassit un instant au bord de la table, et se servit enfin une escalope sur son assiette. Sa belle-mère la fixa dun œil narquois et lança :
Camille, tu manges drôlement aujourdhui ! Toute petite que tu es, tu avales plus que tous les autres ! sexclama-t-elle, avant de sesclaffer bruyamment.
Très vite, les autres convives se joignirent à la moquerie. Blessée, Camille repoussa son assiette, se leva sans bruit et séloigna vers la cuisine. Des larmes grosses comme des perles dévalaient ses joues, car elle navait rien avalé de la journée. Son mari, lui, ne trouvait rien à dire et écoutait en silence les railleries dirigées vers la femme quil aimait.
Depuis la cuisine, Camille entendit sa belle-mère poursuivre, sur un ton hautain :
Hier, au marché, jai croisé mon ancienne belle-fille. Mon Dieu, quest-ce que je lapprécie ! Elle mappelle toujours maman, elle au moins. Cétait une fille bien, pas comme celle-ci !
Quand les invités eurent enfin quitté la maison, Camille se chargea de débarrasser la table et alla nettoyer la pile de vaisselle qui lattendait dans la cuisine. Son beau-père la rejoignit alors, silencieux. Elle resta figée devant lévier, les mains dans leau, tandis quil la fixait longuement. Après un silence pesant, il prononça dune voix froide :
Camille, tu sais que je te déteste ?
Cette phrase fut pour la jeune femme comme un coup de poignard. Elle sentit la douleur lui tordre le ventre, mais décida de ne rien répondre. Le beau-père insista alors. Camille, la gorge nouée, souffla :
Je le sais.
Ce qui est étrange, reprit-il, cest que tu fais tout ici, tu aides tout le monde, jamais tu ne tes plainte une seule fois. Et pourtant, je narrive pas à taimer. Cest absurde, tu ne trouves pas ?
Je suppose, murmura-t-elle.
Au fond delle, Camille savait que rien ne changerait après ces mots. Elle savait que les humiliations continueraient, que les regards lourds, les rires moqueurs et lindifférence de Guillaume resteraient son quotidien. Elle narrivait pas à comprendre pourquoi elle acceptait encore cet affront permanent
Vivre avec un homme qui ne réagit pas lorsque sa femme se fait constamment humilier : qui donc accepterait ça ?