Il y a bien des années, dans un petit village enfoui à la lisière dune vieille forêt des Ardennes, était apparu un loup solitaire. Je me rappelle comme il était jeune, robuste, farouche, mais tout aussi étrange : au lieu de fuir comme les autres bêtes sauvages, il semblait attiré par la compagnie des hommes, sapprochant timidement des fermes et des chiens du village. Jamais il ne rôdait la nuit pour égorger une poule, jamais il ne montrait les crocs. Il sinstallait près des clôtures, patient, observateur, et son regard, à la fois perçant et doux, semblait implorer la compréhension.
Son intérêt se portait surtout vers Ficelle, une bâtarde sans grâce qui vivait chez Éloïse, une jeune fille du pays. Au début, les voisins plaisantaient avec des clins dœil, la surnommant « lépousée du loup », bien quÉloïse nen trouvât guère la matière à rire. Jai encore en mémoire la matinée où, alors quelle sortait chercher de leau, elle aperçut le loup roulé en boule près de la niche de Ficelle. Son regard, empli dune telle détresse quil fendait le cœur, ne contenait aucune violence animale, seulement une profonde tristesse.
Longtemps, on sinquiéta et certains murmurèrent quaucun bien narrivait des loups. Mais les craintes sestompèrent, le loup nayant jamais touché ni brebis ni volaille. Il restait à la lisière, dandinant vers Ficelle et fuyant les mâles. On aurait dit quil cherchait une famille, une compagne. Cest ainsi quil élut, peut-être par instinct, la cour dÉloïse, et que lhistoire prit le tour que vous connaissez.
Ficelle, loin de montrer les crocs, accueillait ses visites dun battement joyeux de la queue. Le loup restait assis, fixant Fidèle, puis glissant de temps à autre son regard vers la fenêtre, demandant une autorisation muette. Éloïse riait aux plaisanteries des voisins, tout en sentant quun mystère, bien plus grave, se jouait là sous ses yeux.
Un matin, alors que le loup ne broncha pas même au bruit métallique des seaux, la jeune fille remarqua sur son cou une marque sombre, profonde. Cela ressemblait à une lanière ou plutôt à un vieux collier. Lidée quune telle bête porte un collier la troubla sans mesure. Peu de temps après, le loup disparut, mais son inquiétude resta.
Au crépuscule, Éloïse apporta au jardin des morceaux de viande fraîche. Cest alors que tout séclaira : le loup ne mangeait pas. Il léchait, tentait de mastiquer, mais sa gueule restait presque close. Soudain, la peur fit place à la compassion : la bête blessée, incapable de se nourrir, nétait plus une menace.
Jour après jour, elle hachait la viande toujours plus fin, sapprochait doucement, lui murmurant des apaisements comme on consolerait un enfant. Ce fut lors dun de ces soirs quelle put toucher sa tête. Sous ses doigts trembla un vieux collier de cuir, incrusté cruellement dans la chair trace de cruauté humaine, étranglant la vie dune bête fière. Rassemblant son courage, Éloïse prit son couteau, trouva la boucle et trancha la lanière. Le loup, brusquement, sécarta et disparut dans les ombres du sous-bois.
Au matin, elle porta le collier jusquà lépicerie du village, place du marché. Les hommes reconnurent lobjet tout de suite : des années auparavant, un jeune loup sétait enfui dune station de chasseurs, non loin de là. Oui, cétait bien lui. Les gens échangeaient des plaisanteries ; Éloïse, elle, ne pensait quà cela : désormais, il pouvait respirer librement.
Le loup revint. Il se nourrissait sans effort, retrouvant ses forces. Un jour, alors quil repartait repu, il sapprocha dÉloïse et posa doucement sa tête contre ses genoux.
Mais le véritable miracle vint plus tard. Ficelle mit bas : quatre petits louveteaux et un unique chiot au pelage noir. La commune sémerveilla : le loup navait pas perdu de temps.
Devenu père, le loup rendait visite à sa couvée, rapportant parfois une proie, humant et léchant tendrement ses petits. Éloïse les observait à travers la vitre, certaine désormais davoir été adoptée par la meute.
Un soir, un homme brutal débarqua le propriétaire de la fameuse station de chasse. Il exigeait la restitution du loup, voulant même racheter les petits. Ayant essuyé un refus, il cracha des menaces. Cest alors quun événement marqua la mémoire de tout le village pour des années.
Le loup surgit par-dessus la haie, fit tomber le rustre dun coup dépaule et sinterposa entre Éloïse, Ficelle et leurs petits. Lhomme, épouvanté, senfuit, et Éloïse comprit sans lombre dun doute : devant elle se tenait lanimal fugitif, jadis condamné par les hommes.
Quand les petits grandirent, ils suivirent un jour leur père dans la forêt profonde. Bien plus tard, des chasseurs jurèrent avoir aperçu, dans le maquis, détranges loups noirs. Éloïse souriait alors, certaine quil sagissait des descendants de Ficelle.
Le loup, lui, revint encore plusieurs fois, comme pour sassurer que tout allait bien Mais ceci, comme elle nous le disait, est une toute autre histoire.
Il arrive que la confiance naisse là où on ne lattend pas, entre lhumain et la nature sauvage. Éloïse neut pas peur de compassion, et le loup répondit, à sa manière, par la fidélité et la protection.
Ainsi le solitaire trouva sa meute, et la jeune femme, une histoire prouvant que la bonté nest jamais perdue.
Et vous, croyez-vous que les bêtes sauvages se souviennent du bien quon leur fait, et sachent le rendre à leur façon ?