*La vie est pleine de surprises*
Avant sa tournée matinale, l’infirmière Nathalie entra dans la salle de garde et murmura d’un air confidentiel :
— Docteur Valérie, la patiente de la chambre 5, Mademoiselle Dubois, a passé toute la soirée à me supplier de lui rendre ses vêtements pour rentrer chez elle. Vous m’aviez demandé de vous prévenir.
— Merci, Nathalie, je m’en occupe. Valérie repoussa une mèche rebelle sous sa charmeuse et se dirigea vers la chambre.
Dans le lit près de la fenêtre, une jeune femme était tournée vers le mur.
— Bonjour, Élodie. Qu’est-ce qui ne va pas ?
La jeune femme se retourna d’un coup et s’assit.
— Laissez-moi sortir, je vous en prie. Je ne supporte plus de rester ici. Chez moi, au moins, je pourrais me changer les idées, faire quelque chose… Ici, c’est… Elle sanglota et jeta un regard suppliant à Valérie.
— Allons, pas de larmes, ça ne serait bon ni pour toi ni pour le bébé. À moins que tu n’aies changé d’avis ? demanda Valérie d’un ton ferme.
— Non, pas du tout. Je me sens bien. Je promets de me reposer, de me promener un peu. S’il vous plaît, laissez-moi partir. Il fait si beau dehors, et moi, je suis enfermée ici toute la journée… Elle esquiva un sourire timide.
— D’accord. Demain, on fera des analyses et une échographie. Si tout est bon, tu pourras rentrer.
— Merci ! Élodie joignit les mains. Je promets de faire attention, et si quelque chose ne va pas, je vous appelle immédiatement.
En sortant, Valérie ne comprenait toujours pas comment son fils avait pu tomber amoureux de cette Élodie, si pâle et si quelconque. Son fils, si brillant, travaillait dans une grande entreprise… *Travaillait.* Elle se reprit mentalement. C’était son choix, et elle devait le respecter. Si Antoine aimait cette fille, elle ferait un effort pour l’aimer aussi.
À l’université, Antoine était tombé fou amoureux de la flamboyante Amélie. Un couple magnifique. Mais un an plus tard, Amélie l’avait quitté pour un étranger. Le garçon en avait souffert et avait failli abandonner ses études. Valérie avait eu peur qu’il ne sombre.
Peu à peu, il s’était repris, avait obtenu son diplôme et trouvé un emploi prestigieux. Pourtant, il avait mis du temps à regarder à nouveau les femmes. Et puis, il avait rencontré cette Élodie—blonde, menue, effacée, l’opposé même d’Amélie. Peut-être pensait-il qu’une fille comme elle ne le trahirait pas.
— Maman, je te présente Élodie, avait-il annoncé fièrement lors de leur première visite.
Valérie avait eu du mal à cacher sa déception. Toutes les Élodie qu’elle avait connues étaient sournoises—fragiles en apparence, mais rusées en réalité. Elle avait espéré que cette relation ne durerait pas. Trop différents.
Puis, Antoine avait annoncé leur mariage, et Valérie s’était contenue.
— Vous avez déjà fixé la date ? avait-elle demandé sèchement, au lieu de le féliciter.
— Pas encore… Tu n’es pas contente ?
— L’important, c’est que toi, tu le sois.
Antoine avait offert à Élodie une bague sertie de diamants, qu’elle portait toujours à son doigt fin. Le mariage était prévu pour août. Valérie avait secrètement espéré qu’il changerait d’avis avant.
Et puis, le malheur était arrivé. Lors d’un anniversaire, Antoine avait un peu trop bu. Il avait envoyé Élodie en taxi et avait préféré marcher pour s’aérer. Dans une ruelle sombre, il avait vu deux hommes entraîner de force une jeune femme dans une voiture. Elle criait à l’aide.
Il était intervenu. L’un des hommes l’avait poignardé à l’abdomen. La voiture était partie, laissant Antoine sur l’asphalte. On ne l’avait trouvé qu’au matin—trop tard.
Valérie en voulait secrètement à Élodie. *Pourquoi ne l’avait-elle pas forcé à rentrer avec elle ?* Elle s’en voulait aussi. Elle l’avait élevé ainsi, après tout.
Elle avait cru ne jamais s’en remettre. Pourtant, elle était retournée travailler. Et récemment, Élodie avait été admise dans son service—enceinte de dix semaines, avec une menace de fausse couche. Tout indiquait que l’enfant était d’Antoine. Élodie l’avait confirmé.
Valérie avait prescrit les meilleurs traitements, veillé à ce qu’elle suive les consignes à la lettre. Elle se réjouissait à l’idée de ce petit-enfant. Un garçon serait parfait… mais une fille lui ferait tout autant plaisir.
Avant la sortie, Valérie demanda :
— Ta mère viendra te chercher ?
— Elle ne sait pas, répondit Élodie, gênée.
— Comment ça ?
— Elle m’a élevée seule. Elle avait toujours peur que je me retrouve enceinte sans être mariée. Et maintenant…
— Mais Antoine t’avait demandée en mariage ! Si nous avions su, nous aurions avancé la date.
— Je n’étais pas sûre… Je voulais attendre d’en être certaine. Et puis… je n’ai pas eu le temps. Maintenant, je vais élever cet enfant seule, soupira-t-elle.
— Tu n’es pas seule. Tu portes l’enfant d’Antoine, notre petit-fils ou petite-fille. Nous t’aiderons. Tu ne lui as pas dit que tu étais hospitalisée ?
Élodie baissa la tête.
— Alors, peut-être devrais-tu rester encore un peu ?
— Non. Je veux rentrer. Je lui dirai, promis. Docteur… merci. Je pensais qu’après la mort d’Antoine, vous ne voudriez plus de moi.
— Quelle idée ! Promets-moi de nous rendre visite.
— Je promets.
Valérie n’aimait pas qu’Élodie ait menti. Si on ment une fois, on peut mentir sur tout. Elle se demandait toujours comment son fils avait pu l’aimer.
Pendant plusieurs jours, Valérie tenta de la joindre, en vain. Elle finit par se rendre à son appartement. Personne ne répondit.
Élodie ne donnait plus signe de vie. Valérie s’inquiétait pour elle et pour le bébé. Puis, un soir, en rentrant de garde, elle entendit des voix et des rires depuis l’entrée. Elle passa la tête dans la cuisine : son mari, Philippe, y était avec Élodie, qui riait aux bêtises qu’il racontait.
Élodie ne semblait ni triste ni accrochée à son chagrin. Elle vit Valérie la première et laissa la gêne envahir son visage.
— Je ne t’ai pas entendue rentrer, s’excusa Philippe. Je faisais boire un café à Élodie… Pourquoi es-tu pieds nus ? Puis il remarqua : les pantoufles de Valérie étaient aux pieds d’Élodie.
— Bonjour, Élodie. J’ai essayé de t’appeler.
— J’ai perdu mon téléphone, alors je suis venue pour vous rassurer. J’ai tout dit à ma mère. Ses yeux se mouillèrent.
— Valérie, se pressa Philippe, sa mère lui a fait une scène et l’a mise à la porte.
Valérie s’assit face à Élodie.
— Ne pleure pas. Tu peux rester ici. Tu es de la famille.
— Bien sûr, reste avec nous, insista Philippe.
Valérie l’installa dans la chambre d’Antoine. Elle passa une nuit blanche, se demandant s’il fallait parler à la mère d’Élodie. D…Et quelques années plus tard, tandis que la petite Yannick jouait dans le jardin sous le regard attendri de Valérie, cette dernière comprit enfin que parfois, les choses les plus inattendues deviennent les plus précieuses.