— Sans moi, tu ne survivras pas ! Tu n’es bon(ne) à rien ! — criait mon mari en fourrant ses chemises dans une grande valise.

Sans moi, tu ne tiendras pas deux jours ! Tes incapable toute seule ! criait son mari, tout en fourrant rageusement ses chemises dans un énorme sac de sport.
Eh bien, elle tint. Elle ne sest pas effondrée. Peut-être que si elle sétait attardée à imaginer comment elle allait survivre avec deux enfants, elle aurait pu sinventer des catastrophes, et qui sait, elle lui aurait même pardonné sa tromperie. Mais elle nen eut même pas le temps. Il fallait déposer les filles à la maternelle et filer au boulot. Son mari, lui, venait juste de rentrer, visiblement ravi de son idylle nouvelle, se pavana avec son air de coq sûr de lui.
Alors, en enfilant son manteau, Anaïs distribua les instructions nettes et précises :
Louise, aide Maëlle à fermer sa veste et veille à ce quelle mange bien à la cantine. LATSEM ma dit quelle fait la tête au porridge.
Laurent, tu prends toutes tes affaires dès maintenant. Ne fais pas traîner ça en longueur. Et tu déposes la clé de lappartement dans la boîte aux lettres. Adieu !
Louise était née une demi-heure avant Maëlle et se considérait donc naturellement comme laînée. Elles avaient toutes les deux quatre ans maintenant. Deux chipies pleines de caractère ! Louise mangeait ce satané porridge parce quil faut, tandis que Maëlle lançait : Ya des grumeaux, jaime pas, jen veux pas !
Heureusement, lécole maternelle nétait quà dix minutes de marche. Les filles discutaient, babillaient, divertissant leur mère de ses pensées lourdes du lendemain. Et au travail, impossible de ruminer sur sa vie privée : en tant que généraliste, Anaïs avait un agenda de ministre et ensuite, des visites à domicile senchaînaient. Ce nest que le soir, en voyant les porte-manteaux vides là où pendaient autrefois les vestes de Laurent , quelle comprit, ce soir-là elle était seule. Mais se lamenter, ça na jamais été son genre : chez elle, tout doit rester comme dhabitude, voire mieux. Dans chaque galère, on peut soit baisser les bras et pleurnicher, soit regarder les choses en face, essayer de trouver une issue et, qui sait, un soupçon doptimisme. Bon, première étape : préparer le dîner.
Quest-ce qui a vraiment changé pour nous ? se demandait Anaïs en éminçant des légumes pour la salade. Laurent est parti, et quelles étaient vraiment ses fonctions dans la maison ? Rien que je ne puisse endosser. Il suffit juste dajuster un peu lemploi du temps. Je vais y arriver. Tout va bien. Et ce sera même mieux. Je nai pas envie dêtre léternelle femme qui espionne lagenda secret de son époux volage. Mieux vaut être seule. Plus difficile, certes, mais bien plus paisible !
Après une nouvelle histoire du Petit Nicolas et des bisous sur les fronts endormis, Anaïs se dépêcha à la salle de bain : la machine à laver venait de finir, il fallait étendre le linge.
Avant de se coucher, elle décida de se faire une petite tisane, rassembler ses pensées, planifier le lendemain. Ses filles étaient comme deux gouttes deau de vraies jumelles. Deux, cest peut-être plus épuisant quune, mais Anaïs ne sest jamais plainte. Elle était même un peu perplexe devant la compassion excessive des autres.
Ça va très bien chez nous, répondait-elle, Personne ne se sacrifie. Je gère.
La bouilloire siffla. Anaïs prépara du thé à la verveine, alluma sa petite lampe cosy. Dehors, le temps était exécrable : giboulées de mars, mais dans lappartement il faisait chaud, calme, seuls les tic-tac de lhorloge résonnaient
Et là, on sonna à la porte. Anaïs, en découvrant Mme Dubreuil sur le seuil, fut interloquée. Cette voisine âgée ne lui avait jamais inspiré daffection particulière. Veuve à la retraite, elle promenait son vilaine caniche le matin, saluait Anaïs dun ton sec, lèvres pincées. Elle, Anaïs, avait croisé plus dune fois cette pauvre bête famélique près des poubelles : pelage clairsemé, regard mélancolique fixé sur les sacs jetés dans la benne. Cest à croire que la vieille lavait recueilli par pitié. Personne ne venait jamais la voir, elle-même ne sortait que pour faire les courses ou le tour du pâté de maisons avec son chien.
Excusez-moi de vous déranger, chuchota la vieille dame, resserrant son châle tricoté, mais jai vu ce matin que votre mari chargeait ses valises dans la voiture. Il vous a quittée ?
Ce ne sont pas vos affaires, répondit Anaïs, un brin sèche.
Votre mari ne me regarde pas. Je voulais juste vous dire si jamais vous avez besoin daide, je peux Garde de vos petites ou autre chose, nhésitez pas.
Entrez donc, proposa Anaïs. Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle en servant le thé dans deux tasses. Elle posa un panier de madeleines sur la table : Servez-vous.
Moi cest Eugénie Dubreuil. Quant à vous, Anaïs, tout le quartier vous connaît. Eh bien, Anaïs, poursuivit la vieille dame en cassant délicatement une madeleine, je ne mimpose pas, vous savez Mais si besoin, je serais ravie daider. Ce nest pas pour largent, je précise. Rien que pour le plaisir. Eugénie Dubreuil sirota son thé, puis hocha la tête :
Délicieux. Cest de la verveine, non ? Jen ai plein au jardin de ma maisonnette près de Blois. Passez en été, il y a de la place pour tout le monde. Jai aussi un pommier, cest moi qui fais les meilleures tartes du coin
Anaïs la dévisageait, se demandant pourquoi elle lui trouvait dhabitude si peu dattrait. Peut-être parce que cette femme navait ni sourire obséquieux ni lhabitude de se mêler de la vie dautrui sous prétexte de compassion ? Elle passait sans poser de questions déplacées, alors quAnaïs la pensait hautaine. Et là, pas un mot sur le mari infidèle, pas de questions intrusives, juste une main tendue.
Anaïs voyait soudain Eugénie dun œil neuf : soignée, chaussons neufs, chignon impeccable, robe à col de dentelle. Et une délicate senteur de parfum flottait autour delle.
Pendant que la vieille racontait ses histoires de campagne, de pommiers, de sauna miniature, de canards gloutons sur la rivière, Anaïs sentit ses inquiétudes lentement séloigner, laissant place à une douce chaleur
Cinq ans plus tard, Anaïs se souvenait parfaitement de cette soirée. Du Tu vas técrouler ! Tu ny arriveras jamais ! craché par Laurent en claquant la porte.
Tout cela semblait maintenant à des années-lumière.
Eugénie Dubreuil découpait des pommes avec une dextérité de cheffe, les disposait artistiquement sur la pâte quelle enfournait. Les salades étaient prêtes, le bœuf bourguignon mijotait doucement. Aujourdhui, cétait lanniversaire de cette voisine si chère. Cest le mois daoût. Toutes portes et fenêtres de la charmante maisonnette de campagne jetées grand ouvertes. Toute la cuisine embaumait la tarte aux pommes.
Quest-ce que jaurais fait sans elle ? pensait Anaïs, observant Eugénie, rouges de four, saffairer autour de son plan de travail.
Les filles ladorent, notre Mamie Gene. Elle aurait pu refermer sa porte, ce soir-là, cest sûr Aujourdhui, les filles ont neuf ans et sont à lécole primaire. Chaque été, elles ne jurent que par ces vacances à la campagne : la rivière, des copains et la meilleure des grand-mères de cœur. Si proche, si gentille, si simple
Jy vais, je ramasse dautres pommes pour un bon compote, lance Anaïs, son panier au bras, en filant dehors.
Sous le pommier, dans lombre, somnole Cannelle, la chienne. Qui aurait cru que cette pauvre bête pelée de la décharge, recueillie par Eugénie, deviendrait cette magnifique labrador caramel ?
Il ny a que lamour, finalement. Cest lamour qui nous tire daffaire, se dit Anaïs, tendant à Cannelle un morceau de madeleine.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: