Claire, prends-la, je ten supplie ! Je nen peux plus ! Rien que de la toucher, ça me dégoûte !
Émilie tremblait. Le bébé dans ses bras hurlait à en perdre haleine.
Claire attrapa sa nièce contre elle et hocha la tête.
Très bien. Mais cest bien ta décision, tu ne viendras pas te plaindre après ?
Non, quelles plaintes ?! Emmène-la, je ne veux plus la voir !
La petite venait à peine davoir un mois. Déjà, pendant la grossesse, il y avait quelque chose détrange avec Émilie. Claire mettait ses sautes dhumeur sur le compte de la grossesse tardive. Sa sœur était veuve depuis plus de sept ans, ses aînés étaient déjà adultes, vivant chacun de leur côté. Un séjour sur la Côte dAzur, un coup de cœur passager et une grossesse inattendue avaient bouleversé toute la famille. Émilie navait jamais été du genre impulsif. Au début, elle semblait heureuse de cette maternité-surprise. Mais ensuite, Claire remarqua que sa sœur passait des jours à tout acheter pour le bébé, à chercher une poussette, puis elle senfermait dans le silence, comme si elle voulait se cacher du monde derrière un mur de pierre.
Juste avant laccouchement, Émilie avait soudain coupé tout contact avec la famille. Plus dappels à leur mère, ni à Claire, ni à ses enfants. Inquiète, Claire apprit quelle était à la maternité, prête à signer un abandon.
Émilie, explique-moi. Pourquoi fais-tu ça ?
Jen sais rien moi-même. Je ne ressens rien. Ce nest pas la mienne.
Comment ça, pas la tienne ? Tu plaisantes ? Cest ton enfant !
Pas pour longtemps ! Émilie tourna la tête contre le mur.
Claire fit appel à la « grosse artillerie » : elle amena leur mère. Émilie accepta alors de garder lenfant. Leur mère insista pour quÉmilie vienne habiter chez elle, officieusement pour aider, en réalité pour veiller sur elle. Émilie assurait les soins du bébé mécaniquement, ne restait auprès de la petite fille une minute de plus que nécessaire. Cest la grand-mère qui donna le prénom à la fillette, la tante la portait dans ses bras.
Émilie, je peux prendre lenfant. Je lélèverai. Mais tu le sais, bientôt, elle mappellera « maman »…
Ça mest égal. Tant que ce nest pas moi.
Une semaine plus tard, les papiers étaient faits, Claire devint officiellement la tutrice de sa nièce. Émilie partit vivre à Lyon.
La petite Anaïs grandit vive et rieuse. Elle marcha tôt, parla tôt, appelant Claire « maman ».
Douze années passèrent.
Maman, aujourdhui trois notes de vingt, demain, on va au cinéma avec la classe ! sa voix claire résonnait dans tout lappartement.
Cest bien elle ?
Oui, Émilie, cest elle. Sil te plaît…
Bonjour ! Je mappelle Anaïs, et vous ?
Dans lembrasure de la cuisine, se tenait une grande fille aux yeux immenses, qui jetait des regards étonnés tour à tour à la femme assise à la table, puis à sa mère, blanche comme un linge, debout près de la fenêtre.
Moi… Je suis Émilie. Je suis ta mère, Anaïs.
Je ten supplie ! Claire semporta à ladresse de sa sœur et se précipita vers sa fille. Anaïs ! Je texpliquerai tout !
Ce nest pas la peine, maman. On va écouter. Voilà, vous dites que vous êtes ma mère. Et alors ?
Je suis venue te chercher. Je veux que tu viennes vivre avec moi.
Pourquoi ?
Parce que tu es ma fille.
Non, je ne le suis pas. Jai déjà une maman, elle est là, cest tout ce dont jai besoin ! Et vous, cest la première et, jespère, la dernière fois que je vous vois. Anaïs fit volte-face et quitta la cuisine.
Claire, épuisée, saffala sur une chaise.
Et alors, tu as obtenu quoi ?
Rien pour linstant. Mais jy arriverai, tu peux en être sûre. Sil le faut, jirai au tribunal.
À quoi ça rime, Émilie ? Tu las laissée, tu ne voulais pas delle, personne na jamais compris pourquoi. Et là, tu reviens après toutes ces années, et tu espères quelle va se jeter dans tes bras ? Excuse-moi, Émilie, va donc voir maman, on en reparle une autre fois. Là, je dois aller voir ma fille.
Ma nièce ! Émilie se leva dun bond.
Claire soupira. Une fois la porte refermée, elle rejoignit Anaïs dans sa chambre.
Ma chérie…
Attends, maman. Laisse-moi dire quelque chose avant que tu expliques. Je sais tout. Lan dernier, tu te souviens, pendant quon faisait le ménage chez mamie, jai trouvé les papiers de tutelle. Jétais furieuse que vous ne mayez rien dit, puis jai voulu la rencontrer pour demander pourquoi. Et puis jai compris que ça ne servait à rien. Tu es ma maman, je nen veux pas dautre !
Anaïs, ma fille ! Je ne laisserai jamais personne te prendre !
Je ne me laisserai jamais prendre moi non plus, répliqua Anaïs en riant. Tu te souviens de mon camarade Lucas ? Sa mère est avocate en droit de la famille, appelle-la.
Oh, quand même, ma fille, tu veux pas devenir adulte trop vite. Elle décide de tout, voilà. Pour linstant, je reste la maman ici deux minutes ! Claire rit aussi, serrant fort sa fille. On va appeler, tinquiète, on va tout arranger.
Il y eut bien des démarches, des passages au tribunal, mais le juge décida de tout laisser en létat. Lavis dAnaïs, catégorique, de ne pas reconnaître sa mère biologique, fut respecté.
Les deux sœurs attendaient devant le tribunal.
Voilà, enfin, le cauchemar est fini, soupira Claire, soulagée. Tu comptes faire quoi maintenant ?
Je vais partir, Claire. Je ne veux pas déranger. Je continuerai daider, ne refuse pas. Jai déjà ouvert un livret au nom dAnaïs, les papiers sont chez maman.
Pourquoi tout ça, Émilie ? Et pourquoi las-tu abandonnée ?
Il ny a jamais eu daventure, Claire, rien du tout. Juste un parc sombre, un soir. Je nai rien dit.
Claire en eut le souffle coupé.
Tu nas jamais rien dit ? Toutes ces années, tu as tout gardé pour toi ?
On ne pouvait rien changer. Alors je me suis tue. Jai mis longtemps à comprendre que jétais enceinte, jai cru à la ménopause, et puis cétait trop tard. Ne dis rien à Anaïs. Quelle ne sache jamais tout ça. Cest ma vie, pas la sienne. Peut-être quun jour elle me pardonnera.
Claire la serra dans ses bras et toutes deux regardèrent vers Anaïs, debout plus loin avec leur mère.
Tu sais, parfois, le pire peut devenir magnifique. Elle est si belle ! Émilie essuya ses yeux et, pour la première fois depuis des années, Claire vit un sourire sur le visage de sa sœur.
Nastya, emmène-la ! Je n’en peux plus ! Même la toucher me dégoûte !