Maman de trop

MAMAN PAS À LA MODE

Christophe, assieds-toi ! Il faut quon parle sérieusement! Claire sinstalla à la table, la mine décidée.

Son mari la suivit. Elle tamponna ses yeux humides avec un mouchoir en tissu brodé:

Je ne sais plus quoi faire de maman. Elle marche difficilement, tu las vue. Cet hiver, elle ne passera pas la saison dans sa vieille maison en ruines.

Et tu proposes quoi, au juste ?

Je te dis que jen sais rien.

Claire, comme toujours, tu comptes sur moi. Mais cest TA mère, la décision tappartient.

Christophe, on ne peut pas la prendre à la maison. On na un F2, deux garçons qui occupent déjà chaque recoin. On la met où, la maman? On sentait que Claire avait tranché en son fort intérieur mais cherchait la formule pour faire avaler la pilule à son époux. Dans la ville, il y a une maison de retraite privée et plutôt réputée.

Claire, tu veux envoyer ta mère en maison de retraite ?

On na pas le choix. On dit que cest pas mal.

Sauf que tu viens de dire quil faut payer. Cest combien, ce club med pour seniors ? Le mari esquissa un sourire mi-figue mi-raisin.

60euros par jour, avec option à 1200euros par mois si tu paies tout de suite. Le suivi médical est assuré, le personnel sympa, pour nous, cest un budget mais on sen sortira.

Claire, cest quand même pas glorieux. Ta mère nous a toujours apporté ses pots de confiture, ses bocaux de cornichons, elle gâte les petits-fils Et nous, on la met au placard !

Tu crois que mon cœur saigne pas aussi ? On na pas dalternative.

Pff Christophe soupira. Pas dautres solutions ?

Jai songé à vendre la maison. Elle est à mon nom mais bon, qui va acheter une ruine pareille fin octobre? Et pour combien? Trois francs six sous.

Tu en as parlé à ta mère, au moins ?

Pas encore. Samedi, on ira nettoyer son potager, et on discutera.

Le potager, je men occupe avec les garçons, hocha-t-il la tête. Mais la discussion sur la maison de retraite, sans moi.

Christophe, elle passera lhiver là-bas, et au printemps, on avisera si elle ne sy plaît pas.

Je le sens mal. On ly met, et elle en sort plus. On a lair malins.

***
Voilà déjà une semaine que Madame Lemoine réside dans la maison de retraite Les Chênes Verts. Elle comprend bien que sa fille n’a pas eu dautre issue. À 79 ans, difficile de se débrouiller seule.

Mais dans le fond, elle avait rêvé dautre chose pour sa vieillesse Passer ses dernières années entourée des siens, pas de soignants et dautres petites vieilles grincheuses. Qui a besoin dune maman vieille et fatiguée, hein ?

Linfirmière entre:

Madame Lemoine, vos petits-fils sont là pour vous.

Le visage de la grand-mère séclaire instantanément. Le plus jeune, Louis, dépasse déjà sa grand-mère dune tête. Quant à Jules, cest un vrai perche.

Salut Mamie, comment ça va ici ?

Oh, on ne me laisse pas mourir de faim, tu sais ! Le personnel est gentil, je vous en prie, asseyez-vous! Elle saffaire, retrouvant sa petite énergie de mamie.

On ne reste pas longtemps. On ta apporté des courses, et des pulls chauds.

Merci, mes chéris! Et lécole, alors, ça roule ?

Oui, ça va, répondent-ils en chœur.

Continuez comme ça. Jules, cest ton dernier trimestre, tu as réfléchi à ce que tu veux faire ?

Jirai à la fac en ville.

Et les parents, alors, ils tenvoient, mais eux, ils ne viennent pas, hein ?

Papa est allé à ta maison.

Ah, faut lui dire darracher toutes les carottes, il fait froid déjà. Et la dernière fois, il na pas coupé les choux, les têtes sont énormes!

Je lappelle tout de suite !

Louis sort son portable:
Papa, Mamie dit de récolter les carottes et les choux.

Très bien, répond Christophe par dessus le bruit de la voiture.

Passe ! Mamie prend le téléphone au vol pour mieux donner ses ordres.
Christophe, les carottes, tu les tires mais tu ne les descends pas tout de suite à la cave ! Laisse-les sécher trois jours, ensuite tu pourras les ranger. Les choux, coupe avec le trognon, ils doivent aller dans le bac à sable que jai mis exprès. Les grosses carottes dans lautre, les petites, tu peux les garder.

Jai compris, Maman. Ne te fais pas de souci !

Ah, et trouve ma chatte Minette, elle doit avoir faim, la pauvre, toute seule.

Je men occupe.

Tiens, reprends ton téléphone.

Mamie, on sen va, daccord ? Jules se lève.

Attendez ! Elle sort son porte-monnaie. Tenez, 50 euros chacun, achetez ce que vous voulez.

Mais arrête, Mamie

Prenez, prenez, je nen ai pas besoin ici.

Merci, Mamie !

Ils sortent. Madame Lemoine reste à la fenêtre, songeuse, suivant dans la cour la silhouette de ses petits-fils qui séloignent.

***
Christophe gare sa vieille Clio devant limmeuble, juste à côté du SUV rutilant de son voisin Gérard, du bâtiment dà côté. Apercevant les sacs de légumes dans les bras de Christophe, Gérard lance:

Une récolte ? Tu reviens du potager de la belle-mère, hein ?

Plus ou moins. La belle-mère commence à fatiguer.

Avec ma femme, on pense à acheter une petite maison de campagne dans le coin. Les enfants, pfff, partis faire leur vie

Tu sais, Gérard, tas un grand appart, toi, quatre chambres, non ?

Eh oui, deuxième étage, balcon et tout.

Tu échangerais pas contre la mienne, deux chambres, même étage. Je toffre même la maison et le jardin de ma belle-mère en prime. Elle nen profite plus

Oh, cest original comme idée Je dois en parler à Marie, mais ça se tente.

Passez ce soir, vous verrez par vous-mêmes !

Je lui en touche un mot, à tout à lheure.

***
Christophe file sous la douche puis sétale sur le canapé, épuisé. Claire prépare le dîner, les garçons ne vont pas tarder, le petit sort de son entraînement, le grand eh bien, le grand vit sa première histoire damour.

« Il était temps, dix-sept ans. Pourvu quil ne fasse pas trop de bêtises Le petit, pareil, jamais à la maison, dehors tout le temps »

On frappe à la porte. Essuyant ses mains, Claire y court.

Claire, on vient prendre lapéro chez vous!

Entrez donc ! Marie, il sest passé quelque chose ?

Tu es au courant ?

Euh non? Claire est prise de court.

Nos maris parlent déchanger les appartements.

Marie, tu blagues ? Elle sagite. Enfin, venez, entrez donc !

Elle file réveiller Christophe dune tape sur lépaule:

Lève-toi vite, on a du monde !

Somnolent, il disparaît dans la salle de bains:

Jarrive, jarrive !

Marie inspecte la déco:

On mexplique ?

Nos hommes veulent échanger ton quatre pièces contre notre deux pièces et la maison de ma mère, inspecte-t-elle une dernière fois. Cest mignon chez vous.

Christophe revient et Claire saute dessus:

Alors, tu comptes faire quoi?

Si on se met daccord, on déménage, on prend ta mère avec nous.

Claire hésite, puis éclate dun sourire énigmatique:

Quest-ce quon attend? On prend un thé et ensuite on va visiter chez vous.

Le thé, cest bien sympa, rigole Christophe, mais pour une occasion pareille, sors donc le bon vin.

***
Cette nuit-là, difficile de dormir. Claire parle, refait la déco dans sa tête, simagine chambre par chambre. Christophe la laisse rêver jusquà ce que le sommeil prenne le dessus.

Tu dors déjà? Elle lui donne un coup de coude.

Claire, ne dis rien à ta mère maintenant. On la mettra au courant quand on sera installés.

***
Un matin dautomne gris et pluvieux, madame Lemoine regarde la cour de la maison de retraite. Son humeur fait écho à la météo:

« Trois semaines déjà On dirait bien quon ma oubliée. Plus besoin de maman. Les petits-fils ne sont venus quune fois, ma fille a appelé deux fois:
La première fois pour me dire que la maison je sais même plus si elle la vendue ou échangée, mais ça la rendue drôlement heureuse ! Bah, au moins, ils pourront payer la maison de retraite, cest pas rien, 1200 euros par mois Plus de retour possible.
La deuxième fois, elle avait du boulot, ils viendraient quand ils pourraient. Les jeunes, toujours débordés. Aujourdhui, cest samedi, peut-être quils passeront. Pourquoi je nai jamais eu de portable, et de toute façon, je saurais pas men servir »

Elle rumine, un peu tristement. Soudain, la voiture de Christophe se gare devant la grille.

«Ils sont venus, finalement Ah, mais il est seul, et sans courses. Quelque chose ne va pas?»

Elle scrute la porte, anxieuse. Elle souvre. Christophe entre, souriant:

Bonjour, maman !

Christophe? Y a un problème?

Prépare tes affaires ! De nouveau, ce sourire malicieux On rentre à la maison.

Où ça, chez vous ?

Oui, pour de bon. Prends tout ce que tu veux emporter !

Tu parles par énigmes ou quoi ?

Cest tes petits-fils qui voulaient pas que je te le dise, ils avaient prévu une surprise.

Toute excitée, elle se prépare en vitesse. Sa voisine de chambre, devenue amie, revient du kiné :

Lidia, tu vas où ?

Mon gendre vient me chercher, pour de vrai cette fois!

Ah, tas de la chance. Les miens mont bel et bien casée ici jusquà la fin.

Valentine, tinquiète, tu verras, ils finiront par te sortir dici. Cest compliqué pour les enfants, on oublie ça

***
Lidia regarde, anxieuse, le trajet en voiture:

« Pourquoi il me reprend? Ils ne vont pas sen sortir, à cinq dans deux pièces! Je vais finir par être de trop, déranger la nuit Ils vont finir par me ramener ici »

Christophe se gare. Mais au lieu de rentrer dans la vieille cage descalier habituelle, il lemmène vers lautre entrée.

Vas-y, avance, maman!

Ils montent, poussent la porte dun quatre-pièces, et Louis crie:

Allez Mamie! Entre, cest CHEZ NOUS maintenant!

Elle entre, sa fille vient la prendre dans ses bras:

Maman, maintenant tu vis avec nous. Viens voir ta chambre!

La pièce est toute petite, mais si jolie, un vrai cocon: un lit neuf, une armoire, et même une plante verte.

Et, contre sa jambe, un ronronnement:
MINETTE ! Lidia sexclame, les yeux embués, pleurant de bonheur.

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