Marine, ma bellesœur, sest introduite chez nous sans prévenir et jai jeté ses affaires dans le couloir.
Mais à qui sont ces bottes à motif léopard qui traînent dans le couloir? On nattendait pas de visiteurs, sarrête Irène à lentrée de son petit appartement du 12ᵉ, les bras chargés de sacs de courses.
Olivier, son mari, sort du salon, la nuque crispée comme un gamin qui vient de briser le vase préféré de sa mère. Il se frotte la gorge, embarrassé.
Irène, ne tinquiète pas, lancetil, et un frisson parcourt le dos dIrène. Dhabitude, après ces mots, on entend parler dun parechocs rayé ou dune visite impromptue de la bellemère. Il y a Marine est arrivée.
En visite? réplique Irène en sengageant dans la cuisine, déballant lait et légumes. Cest bizarre quelle ne téléphone pas. Et pourquoi ces bottes? Jen vois trois paires.
Euh pas exactement en visite, souffle Olivier, le regard fuyant le réfrigérateur. Elle sest fâchée avec Victor. Il la larguée, a balancé les valises, et elle na nulle part où aller. Sa mère vit dans un studio avec son père et le chat, impossible de sy installer. Alors elle a frappé à notre porte, en demandant un refuge temporaire.
Irène pose lentement le sac de sarrasin sur la table et tourne la tête vers son mari.
Quel «temporaire», Olivier? Et pourquoi je découvre ça au moment où les bottes léopard ont envahi mon tapis?
Irène, respire. Elle a appelé dans laprèsmidi, tu étais en réunion, tu nas pas décroché. Elle pleurait, avec ses valises dans la rue. Tu penses que je dois lenvoyer à la gare? Elle restera une semaine ou deux, trouvera un appart ou se réconciliera avec Victor, et repartira. Elle est discrète, ne dérangera pas.
À ce moment, la porte de la salle de bains souvre dun coup de pied, et Marine surgit, drapée dans le peignoir blanc dIrène celui réservé aux grandes occasions après un bain relaxant. Elle porte un bandeau en serviette et mâche un sandwich au jambon, croquant de gros morceaux.
Oh, Irène! sexclametelle, la bouche pleine. Jai fini le dernier flacon de ton baume capillaire, il faut en acheter demain, sinon mes cheveux stressés se transforment en hérisson.
Irène regarde le peignoir, les miettes, le visage impudent de Marine, et comprend que la «vie tranquille» est finie.
Enlève le peignoir, ditelle, glaciale.
Pas la peine, je ne veux pas le gâcher! Mes valises sont toutes froissées, je nai pas envie de les défaire, rétorque Marine, se précipitant sur le canapé du salon, semparant de la télécommande. Olivier, préparemoi un thé au citron, le stress ma desséché la gorge.
Le soir sécoule entre le silence glacé dIrène et le monologue incessant de Marine, qui raconte combien Victor est un «sale type», comment il na jamais su apprécier ses meilleures années et comment elle va «repartir à zéro». Son «nouveau départ» commence par engloutir toutes les côtelettes quIrène avait préparées pour deux jours, puis occuper la salle de bains pendant une heure et demie, transformant le lieu en sauna improvisé.
Lorsque le sommeil les gagne enfin, Irène souffle à son mari :
Olivier, cest inacceptable. Pourquoi portetelle mon peignoir? Pourquoi donnetelle des ordres? Une semaine, cest le maximum. Tu entends?
Irène, patience. Elle traverse une épreuve, un drame personnel. Elle se remettra, tout rentrera dans lordre. Un peu de compassion, cest ma sœur après tout.
Le lendemain, Irène part tôt au travail. Comptable principale, cest la période de clôture, les chiffres tournent à la tête. Tout son aprèsmidi, elle rêve dune douche chaude et dun livre tranquille.
À son retour, la porte souvre sur une musique pop qui fait vibrer les vitres, une odeur de vernis à ongles et de brûlé. En cuisine, une poêle fume, remplie de charbon noir qui sent la purée de pommes de terre carbonisée. Marine a disparu de la cuisine, mais se trouve dans le salon, assise par terre, entourée dun arsenal de cosmétiques tous les produits dIrène. Elle se fait les ongles dun rouge flamboyant, le pied posé sur le tissu du canapé.
Marine! coupe Irène la musique. Questce qui se passe?
Ah, tinquiète! dit Marine, une brosse à ongles traînant sur le velours clair du sofa. Irène, tu viens toujours me surprendre! Voilà le tache grâce à toi.
Irène voit la bande rouge sur son canapé préféré, la colère lui monte au visage.
Tu as pris ma trousse de maquillage?
Javais besoin de me faire belle, jai un rendezvous ce soir. Il faut bien que je me prépare, répond Marine, insouciante, en faisant claquer son rouge à lèvres. Et la casserole, elle a grillé? Jai complètement oublié.
Tu as failli mettre le feu à la cuisine! Et enlève tes pieds du canapé! Tas tes propres vernis, tes propres crèmes?
Ils sont dans la valise, hausse Marine les épaules. Il faut fouiller longtemps. Au fait, tas des collants décents? Les miens sont tout usés. Jai vu un paquet «Oxfam», quarante sous. Tu me prêtes?
Non, je ne prête pas. Remets ma trousse à sa place, et nettoie la poêle.
Quelle radine! ricane Marine. Jirai dire à Olivier que tu es avare.
Le soir, Olivier rentre, et Marine laccueille, le visage morose.
Olivier, je pense rester à la gare ce soir. Ta femme crie, me traite de voleuse de vernis. Je me sens comme la petitenièce indésirable.
Olivier, épuisé, regarde Irène.
Irène, encore une dispute?
Elle a ruiné le canapé, presque déclenché un incendie, et prend mes affaires sans permission.
Ce nest pas un accident! crie Marine. Elle hurle comme une domestique!
Calmezvous, les filles. Marine, je tachète des collants, on nettoie la tache, on fait la paix, daccord? propose Olivier.
La «paix» narrive jamais. Les journées deviennent un chaos : Marine laisse des assiettes sales saccumuler, garde ses sousvêtements suspendus dans la salle de bains, même si un sèchelinge est disponible.
Irène tente dinstaurer des règles.
Marine, on lave la vaisselle immédiatement après le repas.
Je le ferai plus tard, jai déjà mis les plats à tremper.
Pas de télé à fond après 23h, on doit se lever tôt.
Je porte des écouteurs, sinon jai mal aux oreilles. Et jai de linsomnie à cause de ma dépression.
Le pire, cest quOlivier, habituellement doux, commence à changer sous linfluence de sa sœur. Marine le manipule quand Irène nest pas là.
Tu es un marisoumis, le raillaitelle en remuant son thé. Elle te contrôle, te prive de ton salaire, tempêche de voir tes amis. Mon Victor était pire, mais au moins il savait frapper le tableau avec ses poings. Toi
Olivier, piqué, répond :
Irène, pourquoi nastu pas préparé le dîner? Marine a passé la journée chez nous, elle a faim, et il ne reste plus que la soupe dhier.
Marine est une adulte, elle peut cuisiner, réplique Irène.
Cest une invitée! Elle subit du stress!
Les invités ne restent pas des mois à donner des ordres à la propriétaire.
Trois semaines passent, Irène se sent comme un citron pressé. Elle traîne le soir au travail, au parc, pour éviter le retour de «ladorable» bellesœur.
Le vendredi, Irène obtient un jour de congé pour finir le ménage avant que Marine ne revienne prétendre à un entretien (probablement dans le centre commercial du coin). Elle rentre à 13h, la porte grande ouverte. Des bottes dhomme énormes, sales, de taille 45, traînent dans le hall.
Des rires étouffés et de la musique séchappent de la chambre. Irène, en pantoufles, pousse la porte et découvre Marine, en nuisette en dentelle (celle quOlivier avait offerte à Irène pour leur anniversaire), allongée aux côtés dun inconnu tatoué à lépaule. Des bouteilles de bière, une boîte à pizza, et même une photo de leur mariage sur la table de nuit.
Oh! sexclame lhomme, se couvrant dun drap. Maîtresse, vous êtes là.
Marine, sans aucune gêne, sétire.
Irène? Pourquoi si tôt? On regarde un film. Voici Stéphane.
Irène sent une fissure intérieure, comme une ampoule qui saute. La colère accumulée éclate en une froide sérénité.
Partez, ditelle calmement.
Quoi? demande Stéphane.
Sortez dici, tous les deux. Vous avez deux minutes pour vous rhabiller et quitter lappartement, sinon jappelle la police.
Irène, tu exagères! tente Marine. On se repose, Stéphane ma aidée à mon CV
Jai dit: sortez, hurle Irène, assez fort pour faire fléchir le tatouage de Stéphane. Tu as mis un étranger dans mon lit, tu as porté ma lingerie, tu manges ma pizza sur mon canapé!
Pfff, cest rien, une petite aventure! ricane Marine, en enfilant son jean. Allez, Stéphane, on sort.
Quand la porte se referme derrière Stéphane, Marine revient dans le salon, lair innocent.
Tu mas vraiment gâché le plaisir, tu sais
Irène, muette, prend des sacs poubelle, les remplit de tout le bazar de Marine, puis linterrompt :
Lèvetoi.
Pourquoi?
Je prépare tes affaires. Tu pars, immédiatement.
Tu nas aucun droit! Cest aussi lappartement de mon frère! Il ma invitée! Je ne bouge pas tant quOlivier ne revient pas!
Irène ouvre le placard du hall où Marine avait entassé vêtements, chaussures, même le manteau léopard, chaussettes sales, tout ce qui traînait sous le fauteuil. En cinq minutes, elle emballe tout dans trois gros sacs noirs. Le sac de Marine, ouvert, déborde de cosmétiques, de chargeurs et de chaussures.
Tu es malade! hurle Marine, tentant darracher les sacs. Jappelle Olivier!
Irène, implacable, tire les sacs et le sac de Marine sur le palier.
Et toi, sors, indique la porte.
Je ne sors pas!
Daccord, alors jappelle les pompiers. Jexpliquerai que quelquun refuse de partir et menace. Tu as une adresse? Chez ta mère à SaintDenis? Bon, tu y vas.
Marine, voyant la détermination dIrène, comprend que le jeu est fini. Elle séchappe en attrapant son sac.
Tu le regretteras! Tu reviendras me supplier! Olivier te quitterait, espèce de
Irène referme la porte dun claquement, double le verrou, accroche la chaîne. Son cœur bat à tout rompre. Elle sappuie contre la porte, seffondre sur le sol. Les cris de Marine résonnent dans le couloir, la battant du pied, hurlant que son «vol» la laisse sans abri, même si le mois de septembre est doux.
Irène compose le numéro dOlivier.
Olivier, ta sœur est dans le hall avec ses affaires, souffletelle. Elle a mis un inconnu dans notre lit, elle porte notre lingerie, elle mange notre pizza.
Silence de lautre côté. Olivier digère la nouvelle.
Dans notre lit? murmuretil. Si tu la défends, je file chez ma mère avec elle. Je change les serrures aujourdhui même.
Jarrive, répondil, le souffle court.
Une heure plus tard, le silence règne. Marine, ayant réalisé que les voisins préparaient à appeler la police, a descendu ses sacs et attendait son frère au rezdésol.
Olivier arrive, pâle. Il ne monte pas tout de suite, charge dabord la sœur et ses bagages dans un taxi, les envoie chez leur mère, puis remonte les escaliers.
Irène, assise à la table de la cuisine, sirote son thé, les mains encore tremblantes. Elle a déjà mis le linge sale en cycle «écoébullition», jeté la nuisette au videbacs.
Elle est partie? demande Irène, sans lever les yeux.
Chez maman. Elle a appelé, elle était furieuse. répond Olivier. Elle crie que nous sommes des bêtes.
Nous? Irène lève un sourcil.
Euh toi. Mais je lui ai demandé de ne pas sen mêler.
Irène regarde son mari, le cœur un peu plus léger. Olivier prend sa main.
Irène, je suis désolé. Jai pensé que ce serait temporaire, que ça se résoudrait tout seul. Le gars, le drame jai eu la nausée rien quen y pensant.
Et les trois semaines denfer, le canapé abîmé, mes affaires volées? Tu les as vus?
Oui, mais javais peur de froisser maman. Elle dit toujours: «La famille, cest sacré, on aide toujours». Alors je supportais, en espérant que le temps calmerait les choses.
Le temps ne guérit pas les parasites, ils doivent être arrachés, réplique Irène.
Le téléphone dOlivier sonne, affichant «Maman». Il regarde lécran, puis Irène, et raccroche sans répondre.
On reste tranquilles? proposetil. Sans télé, sans parler de Victor.
Daccord, acquiesce Irène.
Le calme dure peu. Le lendemain, la bellemère, Nathalie, tente de joindre son fils et décide de foncer à la porte, sacoche en main, pour «mettre les choses au point».
Cest le weekend. La sonnette retentit longtemps. Irène jette un œil au judas : Nathalie, le visage crispé, serre son sac.
Ouvrez, je sais que vous êtes chez vous! crietelle.
Irène ouvre.
Nathalie, bonjour. Si cest pour Marine, il ny a rien à dire.
La bellemaman sincruste dans le hall comme un tirebouchon.
Comment ça «rien à dire»? Vous avez jeté la pauvre fille dehors, avec ses sacs poubelle! Elle a un traumatisme psychologique! Elle a pleuré toute la nuit!
Mon traumatisme, cest davoir des inconnus qui tournent dans mon lit, réplique Irène dun ton dur. Votre fille a franchi toutes les limites. Elle ne sait pas se comporter en invitée.
Elle nest pas une invitée, elle est chez mon fils! sobstine Nathalie. Et vous êtes aussi une étrangère! Lappartement appartient à votre mari, mais Olivier y a mis son cœur!
Jai mis mon argent, on a remboursé la moitié du prêt, le reste vient de la vente de lappart de ma grandmère, lance Irène. Donc jai plus de droits que votre fille.
Vous êtes égoïste! hurle la bellemaman. Nous venons avec tout notre amour, et vous vous avez même gardé les bottes! Vous navez même pas de compassion!
Exactement, de la compassion! conclut Irène. Mais Marine sest comportée comme une porcherie. Jai supporté trois semaines, cest fini.
Olivier surgit.
Maman, arrêtez, ditil fermement.
Nathalie claque la langue, habituée à ce que son fils reste muet.
Depuis ce jour, Irène savoure enfin le calme retrouvé de son appartement, loin des bottes léopard et des invasions familiales.