Les règles de lété
Quand le TER marque larrêt sur la petite gare de campagne, Madeleine Perrier est déjà debout au bord du quai, serrant contre elle son sac en toile. A lintérieur roulent quelques pommes, un pot de confiture maison à la cerise, et une boîte de Tupperware remplie de petits feuilletés. Tout cela est superflu, bien sûr les enfants arrivent repus de la ville, avec sacs à dos et cabas, mais ses mains nont pu résister au besoin de préparer quelque chose.
La rame frémit, portes grandes ouvertes, et trois silhouettes descendent dun coup : Augustin, grand dégingandé, sa petite sœur Aurélie, et encore un sac à dos qui semble vivre sa propre vie.
Mamie ! sécrie Aurélie qui la voit la première, agitant la main si fort que ses bracelets tintent.
Madeleine sent monter une vague tiède qui lui serre la gorge. Doucement, elle pose son sac à ses pieds pour ne rien renverser, et ouvre ses bras.
Comme vous Elle voulait dire « grandi », mais se ravise à temps. Ils le savent déjà bien assez.
Augustin met plus de temps à venir, la prend dans un bras, lautre tenant le sac à dos.
Salut, Mamie.
Il la dépasse déjà dune bonne tête. Un fin duvet couvre son menton, ses poignets maigres dépassent du T-shirt, doù émergent les fils des écouteurs. Madeleine cherche en lui ce petit garçon qui galopait jadis autour du jardin, en bottes en caoutchouc mais son regard ne tombe que sur des détails nouveaux, adultes, étrangers.
Papi vous attend sur le parking, dit-elle. On y va ? Mes côtelettes refroidissent.
Attends, je prends une photo, lance déjà Aurélie, son téléphone en main, clic-clac : le quai, la rame, Madeleine. Pour mes stories.
« Stories » senvole comme un oiseau. Cet hiver encore, elle avait demandé à sa fille ce que cela voulait dire, mais lexplication sest évaporée. Limportant, cest que sa petite-fille sourie.
Ils descendent les marches de béton vers la vieille Clio blanche où Jean-Paul attend. Il leur fait signe, tape lépaule dAugustin, étreint Aurélie, salut de tête à Madeleine. Il reste pudique, mais Madeleine sait quil est aussi ému quelle.
Ça y est, les vacances ? dit-il.
Vacances, répète Augustin, jetant le sac à dos dans le coffre.
Le chemin du retour se fait plus calme. Derrière les vitres, les maisons défilent, jardins, potagers, parfois des chèvres entre les haies. De temps à autre, Aurélie fait défiler quelque chose sur son écran, Augustin rit à ce quil voit. Madeleine surprend ses mains, ses doigts qui ne quittent plus ces rectangles noirs.
Ce nest pas grave, pense-t-elle. Lessentiel, cest que chez nous, ce soit à notre manière. Pour le reste quils vivent comme on fait maintenant.
La maison sent la côtelette grillée et laneth. Sur la véranda, la vieille table de bois recouverte dune nappe plastique à citrons. Sur la cuisinière, la poêle crépite, un gâteau au chou se termine au four.
Waouh, cest un festin ! sexclame Augustin, le nez à la cuisine.
Ce nest quun déjeuner, répond Madeleine par réflexe, se corrige. Allez, lavez-vous les mains. Là, au lavabo.
Aurélie déjà téléphone à la main. Madeleine prépare la salade, le pain, les côtelettes ; dun coin de lœil, elle aperçoit sa petite-fille qui photographie les assiettes, la fenêtre, la chatte Mistinguette qui pointe sa truffe sous la chaise.
À table, pas de portables, lance-t-elle mine de rien, une fois assis.
Augustin lève la tête.
Comment ça ?
Comme je viens de le dire, intervient Jean-Paul. On mange, après vous faites ce que vous voulez.
Aurélie hésite, puis pose le portable, écran contre la nappe.
Je voulais juste prendre une photo
Cest fait, sourit Madeleine avec douceur. Mangeons dabord, tu publieras après.
Le mot « publier » lui sonne flou. Elle ne sait jamais comment on dit vraiment, mais tant pis.
Augustin, après un instant dhésitation, pose aussi son mobile au bord de la table. Il a lair dun astronaute quon prierait denlever son scaphandre.
Ici, dit prudemment Madeleine en servant le sirop, on a nos horaires. Déjeuner à treize heures, dîner à dix-neuf heures. On se lève pas après neuf heures. Après, faites ce que vous voulez.
Pas après neuf ? traîne Augustin. Et si je regarde un film la nuit ?
La nuit, on dort, tranche Jean-Paul sans lever les yeux de son assiette.
Madeleine sent une tension filer entre eux, comme une ficelle très fine. Elle se dépêche dajouter :
On nest pas au régiment non plus, bien sûr. Mais si vous dormez jusquà midi, la journée passe et vous ne voyez rien du pays. On a la rivière, la forêt, des vélos.
Moi je veux aller à la rivière ! dit vite Aurélie. Et faire des photos dans le jardin !
Le mot « séance photo » sonne plus familier.
Parfait, acquiesce Madeleine. Mais dabord, un petit coup de main : désherber les pommes de terre, arroser les fraises. Ce nest pas un château ici.
Mais Mamie, cest les vacances commence Augustin, mais Jean-Paul lève les yeux.
Vacances, mais ce nest pas un hôtel.
Augustin soupire mais se tait. Aurélie le pousse du pied sous la table, il esquisse un sourire.
Après le repas, ils partent chacun défaire leurs affaires. Madeleine passe voir une demi-heure plus tard. Aurélie a accroché ses t-shirts à la chaise, disposé trousse et chargeur, des petits flacons alignés sur le rebord de la fenêtre. Augustin, assis à même le lit, fait défiler son portable, adossé au mur.
Jai changé le linge, dit-elle. Si ça ne va pas, dis-le.
Ça va, Mamie, répond-il sans lever les yeux.
Le « ça va » égratigne un peu, mais elle ne laisse rien paraître.
Ce soir, on fera un barbecue, propose-t-elle. Et après, repos, on se retrouve au jardin.
Ouais, marmonne Augustin.
Elle ferme doucement la porte, sattarde dans le couloir. Elle perçoit le rire léger dAurélie derrière la cloison, en appel vidéo. Madeleine se sent soudain vieille. Pas à cause du dos, mais comme si la vie des enfants se passait sur une sphère invisible, inaccessible.
Ce nest rien, sencourage-t-elle. Ça sarrangera. Surtout, ne pas forcer.
Le soir, vers le coucher du soleil, ils arrachent ensemble les mauvaises herbes dans le potager. La terre est tiède, lherbe sèche crisse sous les semelles. Jean-Paul indique quelles pousses il faut tirer.
Ça, tu larraches, ça, tu laisses, explique-t-il à Aurélie.
Et si je me trompe ?
Cest pas grave, intervient Madeleine. Ce nest pas le kolkhoze ici.
Augustin sappuie sur la binette, les yeux rivés à la maison. On devine au loin dans la fenêtre sa chambre, lécran bleuté du PC resté allumé.
Tu ne vas pas perdre ton portable, demande Jean-Paul.
Je lai laissé dans la chambre, répond-il dun ton bourru.
Cette confession réjouit Madeleine plus quelle ne saurait lavouer.
Les premiers jours se passent en équilibre. Le matin, elle frappe à la porte ; ils râlent, traînent, mais à neuf heures trente, on est à la cuisine. Ils aident au ménage, puis filent chacun à leurs affaires : Aurélie organise des shootings avec Mistinguette et les fraises, poste sur son portable ; Augustin lit, écoute sa musique ou part pédaler.
Les règles tiennent à peu : pas de portables à table, silence la nuit. Sauf une nuit, la troisième, Madeleine séveille au son dun rire feutré derrière la cloison. Elle regarde lhorloge : minuit et demi.
Je laisse passer ou jinterviens ? se demande-t-elle.
Le rire repart, puis la vibration dun message audio. Elle soupire, enfile sa robe de chambre, frappe doucement.
Augustin, tu dors ?
Silence prévu. Puis
Jarrive, chuchote-t-il.
Il entrouvre la porte, ébloui par la lumière du couloir. Les yeux rouges, cheveux en bataille, portable à la main.
Tu ne dors pas ?
Je regarde un film.
À minuit passé ?
On sétait donné rendez-vous avec des amis, on regarde et on commente ensemble
Elle imagine, dans dautres appartements parisiens, des ados pareillement branchés.
Écoute, propose-t-elle. Regarder un film, ce nest pas grave. Mais si tu ne dors pas, tu ressembles à un zombie le matin, impossible de sortir au jardin. On se met daccord : jusquà minuit, daccord. Après, on dort.
Il grimace.
Mais eux ils
Eux sont en ville. Ici, cest comme ça. Je ne te demande pas de te coucher à vingt-et-une heures non plus.
Il réfléchit, se gratte la tête.
Daccord. Jusquà minuit.
Et ferme la porte pour ne pas gêner, et baisse le son.
De retour au lit, elle se reproche presque sa douceur. Peut-être aurait-il fallu être plus stricte, comme avec sa fille autrefois. Mais les temps changent.
Les tensions naissent de détails. Un matin de grosse chaleur, Madeleine demande à Augustin daider Jean-Paul à ranger les planches de bois.
Jarrive, répond-il, les yeux rivés à lécran.
Dix minutes plus tard, il est toujours sur la véranda, les planches nont pas bougé.
Augustin, ton grand-père les déplace seul, remarque-t-elle, la voix dure.
Je finis mon message, grogne-t-il.
Tu écris à longueur de temps ! Tu crois que sans toi tout le monde sarrête ?
Il relève brusquement la tête.
Cest important. On joue un tournoi.
Un tournoi ?!
Sur un jeu. Par équipes. Si je pars, mes amis perdent.
Elle veut lui expliquer que la vraie vie na rien à voir, mais repère ses épaules tendues, sa bouche crispée.
Ça dure combien de temps ?
Vingt minutes.
Daccord. Mais ensuite, tu vas aider. On se comprend ?
Il hoche la tête et, vingt minutes plus tard, elle le trouve déjà prêt à enfiler ses baskets.
Jy vais, inutile de le répéter.
Ces micro-accommodements lui donnent limpression quelle contrôle encore la situation. Mais parfois, tout dérape.
Cest vers la mi-juillet que ça éclate. Au programme : virée au marché local, courses, plants de légumes à acheter. Jean-Paul avait insisté sur laide nécessaire pour porter les sacs, surveiller la voiture.
Augustin, demain tu viens avec Papi, annonce Madeleine au dîner. Je reste avec Aurélie, on prépare la confiture.
Je peux pas, réagit-il aussitôt.
Pourquoi donc ?
On doit aller en ville avec des amis. Y a un festival, de la musique, des food trucks il cherche lappui dAurélie, mais elle hausse les épaules. Je vous lavais dit.
Elle ne sen souvient pas. Ou alors à linstant dun autre repas.
Quelle ville ? gronde Jean-Paul.
La nôtre, en TER. Cest près de la gare.
Le « près » ne le convainc pas.
Tu connais le trajet ?
Je ne serai pas seul. On sera un groupe.
Justement.
Malaise. Aurélie finit sa bouchée de pâtes, éloigne son assiette.
On pourrait sarranger, tente Madeleine. Vous allez au marché ce soir, et demain Augustin sort avec ses amis ?
Le marché, cest demain uniquement, tranche Jean-Paul. Jai besoin daide. Seul, cest impossible.
Je peux venir, propose Aurélie à la surprise générale.
Tu restes avec Madeleine, répond-il machinalement.
Je peux gérer seule, tranche Madeleine. Laisse Aurélie aller au marché.
Jean-Paul la regarde, mélange détonnement, de gratitude et dobstination.
Et lui, il fait ce quil veut ? grogne-t-il en désignant Augustin.
Mais javais prévu
Tu crois quici, cest comme à Paris ? Cest différent. Nous sommes responsables de toi !
Je dois toujours rendre des comptes, souffle Augustin. Jaimerais décider pour moi, une fois.
Silence plombant. Madeleine sent un pincement au cœur. Elle voudrait dire quelle le comprend, quelle aussi voulait être indépendante, mais cest une phrase sèche qui sort :
Tant que tu vis sous notre toit, tu vis selon nos règles.
Il repousse brutalement sa chaise.
Très bien. Nulle part, alors.
Il quitte la cuisine, claque la porte. Un choc sourd à létage sac jeté, sans doute.
Le repas reste crispé. Aurélie tente de plaisanter, parle dune influenceuse, mais lambiance est forcée. Jean-Paul garde le nez dans son assiette. Madeleine fait la vaisselle, la tête pleine de cette histoire de « nos règles » qui résonne comme un couvercle sur de la porcelaine.
La nuit lui paraît anormalement calme. Dhabitude, la maison vit : les planchers craquent, une souris gratte, une voiture passe. Là, rien. Pas une lumière sous la porte dAugustin.
Au moins, il dormira, pense-t-elle, se tournant sous la couette.
Le lendemain, neuf heures moins le quart. Aurélie est déjà à la table, baille. Jean-Paul sirote son café, feuillette « Ouest-France ».
Augustin nest pas là ? demande Madeleine.
Il dort, devine Aurélie.
Madeleine grimpe à létage, frappe.
Augustin, debout !
Silence. Elle ouvre. Lit bâclée, comme il le fait toujours, mais pas dAugustin. Sa veste sur la chaise, chargeur resté là. Plus de mobile.
Un vide soudain.
Il nest pas là, souffle-t-elle en redescendant.
Comment ça ?
La chambre est vide. Il a pris son téléphone.
Il est peut-être dans le jardin, propose Aurélie.
Ils cherchent partout. Disparu. Le vélo est là.
Le premier train est à 8h40, murmure Jean-Paul en jetant un œil à la route.
Madeleine sent ses mains glacées.
Il est peut-être chez des amis dici
Quels amis ? Il en connaît aucun !
Aurélie farfouille sur son portable.
Je lui écris.
Ses doigts sagitent. Elle relève la tête, inquiète.
Il ne lit pas. Un seul coche bleu.
« Un seul coche bleu » ne dit rien à Madeleine, mais lexpression dAurélie suffit.
Quest-ce quon fait ? demande-t-elle à Jean-Paul.
Il réfléchit.
Jvais filer à la gare, voir si quelquun la repéré.
Tu veux pas attendre un peu ? Il va peut-être
Il est parti sans un mot, coupe-t-il. Ce nest pas rien.
Il enfile une veste, prend les clefs.
Reste ici, si jamais il revient. Aurélie, sil técrit, tu me dis aussitôt.
Restée seule sur la véranda, Madeleine tord nerveusement un chiffon. Les images filent en boucle : Augustin sur le quai, montant dans le train parisien, bousculé, perdant son mobile Elle se reprend.
Du calme. Ce nest plus un gamin. Il nest pas idiot.
Une heure passe, puis une autre. Aurélie vérifie son portable, secoue la tête.
Rien, et il ne se connecte pas.
Onze heures, Jean-Paul rentre, épuisé.
Personne ne la vu. Je suis passé devant la gare aussi
Il ne termine pas. Madeleine comprend.
Peut-être sest-il vraiment rendu à ce festival, chuchote-t-elle. Sans argent, sans rien ?
Il peut payer avec sa carte, et avec son mobile, lance Aurélie.
Échange de regards. Pour eux, largent est dans le porte-monnaie. Pour ces enfants, il voyage dans le cloud.
Il faut prévenir Papa ? demande Madeleine.
Appelle-le. Autant quil lapprenne.
Lappel est pénible. Son fils tempête, puis exige des comptes. Madeleine raccroche, épuisée.
Mamie, il na pas disparu, rassure Aurélie. Il nous boude, voilà tout.
Boude, peut-être, mais il ne nous confie rien, répond Madeleine, abattue.
La journée sétire à linfini. On tente de préparer la confiture, Jean-Paul bricole dans le garage, tout semble forcé. Le portable dAurélie reste muet.
Au soir, alors que le soleil colore les pommiers, quelquun gratte à la porte. Madeleine sursaute. Le portail couine. Cest Augustin.
Toujours le même T-shirt, jeans poussiéreux, sac à dos, lair fourbu mais sain.
Bonjour, murmure-t-il.
Madeleine se lève. Elle voudrait le serrer fort, mais se retient. Elle demande :
Où étais-tu ?
En ville Au festival.
Tout seul ?
Avec des copains. Enfin, pas vraiment. Ils viennent du village dà côté. On avait prévu ça depuis longtemps.
Jean-Paul sort sur la terrasse, essuyant ses mains.
Tu te rends compte de ce quon a commence-t-il, mais sa voix tremble.
Jai écrit, réplique vite Augustin. Javais plus de réseau. Puis le portable est tombé à plat. Javais oublié le chargeur.
Aurélie sapproche, son portable à la main.
Je tai même écrit ! râle-t-elle. Toujours une seule coche.
Désolé, répond-il, penaud. Je pensais que si je demandais, vous refuseriez. Mais javais déjà prévu
Il hésite.
Donc tu as estimé que tu pouvais partir sans nous le dire, conclut Jean-Paul.
Le silence retombe. Cette fois, il y a lassitude autant quagacement.
Viens manger, soupire Madeleine.
Il obéit. Elle pose devant lui une assiette de soupe, du pain, un grand verre de sirop. Il dévore.
Là-bas, cétait cher, bougonne-t-il. Vos fameux food courts.
Le « vos » grince, mais elle laisse couler.
Après le repas, on retrouve la terrasse. Presque la nuit. Lair est plus frais.
Écoute, dit Jean-Paul. Tu veux de lautonomie, on a compris. Mais on reste responsables de toi. Tant que tu es chez nous, on ne peut pas ignorer où tu vas.
Augustin se tait, les mâchoires serrées.
Si tu veux sortir, ajoute-t-il, tu nous préviens la veille au minimum. On en parle. On voit le trajet, le retour, qui taccompagne. Sil y a accord, tu y vas. Sinon, tu restes. Mais plus jamais de disparition sans un mot.
Et si vous refusez ?
Alors tu râles, souffle Madeleine, mais tu viens au marché avec nous.
Il la regarde. Dans ses yeux, il y a de la colère mais aussi de la fatigue, un peu de tristesse.
Je ne voulais pas vous inquiéter, chuchote-t-il. Je voulais juste décider.
Décider, cest bien, dit-elle. Mais assumer, ça comprend aussi ceux qui taiment.
Elle sentend parler, surprise delle-même. Ce nest pas une leçon, juste une évidence.
Il soupire.
Daccord. Jai compris.
Et une chose encore, enchérit Jean-Paul. Si ton portable faiblit, tu cherches à le recharger, nimporte où. Et tu nous contactes. Même si on râle.
Ok, acquiesce Augustin.
Ils restent là, silencieux. Un chien aboie derrière la haie. Mistinguette miaule devant le jardin.
Et le festival, alors ? demande Aurélie.
Bof, musique pas dingue, mais la bouffe super bonne.
Tas pris des photos ?
Portable à plat
Bah voilà, soupire-t-elle. Même pas de preuves, ni de contenu !
Il esquisse un sourire. Léger, mais réel.
Après ce jour, la vie semble se réajuster. Les règles nont pas disparu, mais elles sont devenues souples. Le soir, Madeleine et Jean-Paul écrivent sur une feuille ce quils estiment primordial : lever avant dix heures, deux heures dentraide par jour, prévenir avant toute sortie, pas de portable à table. La feuille finit sur le frigo.
On dirait lemploi du temps dune colonie, ricanne Augustin.
Sauf que cest une colonie familiale, réplique-t-elle.
Aurélie propose ses propres exigences.
Vous ne mappelez pas toutes les cinq minutes quand je vais à la rivière, et vous frappez avant dentrer.
On frappe toujours, sétonne Madeleine.
Mettez-le quand même, ajoute Augustin, que ce soit équitable.
On griffonne deux lignes de plus. Jean-Paul grommelle, puis signe.
Peu à peu, de vraies activités partagées prennent le relais des corvées. Un jour, Aurélie rapporte un vieux jeu de société.
On joue ce soir ?
Je jouais à ça enfant, sanime Augustin.
Jean-Paul hésite, prétend avoir des outils à ranger, mais prend place. Il se révèle le plus calé aux règles. On se marre, on triche, on ruse. Les portables, eux, dorment sur la commode.
Vient aussi la cuisine. Un samedi, Madeleine, lasse de la question du repas, annonce :
Ce soir, cest vous qui cuisinez. Je vous dis juste où sont les trucs.
Nous ? Augustin et Aurélie à lunisson.
Oui. Même si ce ne sont que des pâtes, tant que cest mangeable.
Ils sy mettent avec zèle. Aurélie trouve une recette tendance sur son téléphone, Augustin coupe les légumes tout en répliquant sur la manière. La cuisine sent les épices, la pile de vaisselle monte. Mais cest joyeux, presque festif.
Si on fait la queue pour les toilettes après, faudra pas râler, marmonne Jean-Paul, mais il finit jusquà la dernière bouchée.
Au potager, Madeleine trouve la paix : plutôt que forcer, elle propose à chacun une « parcelle personnelle ».
Cette bande, cest pour toi, dit-elle à Aurélie (pour les fraises), celle-là pour Augustin (les carottes). Vous gérez. Arrosez ou non, cest votre affaire. Mais pas de plainte à la récolte.
Expérimentation scientifique, commente Augustin.
Groupe témoin contre groupe test ! ricane Aurélie.
Résultat, Aurélie surveille les fraises chaque soir, les photographie, poste fièrement son « jardin ». Augustin arrose deux fois, oublie. À la récolte, panier plein pour Aurélie, trois pauvres carottes pour Augustin.
Alors, conclusion ? demande Madeleine.
Les carottes, cest pas mon truc, répond-il gravement.
Ils rient. Pour la première fois, sans gêne.
À la fin août, la maison bat son rythme. Le matin, petit-déjeuner en commun, la journée, chacun séparpille, puis on se retrouve le soir. Parfois, Augustin traîne sur son portable tard mais à minuit, cest lui qui coupe Madeleine nentend plus que sa respiration paisible. Aurélie part se baigner, mais informe toujours de lheure de retour.
On discute encore : sur la musique, le sel du potage, la vaisselle du soir. Mais les disputes ne sont plus des guerres, juste lajustement des tempéraments sous un même toit.
La veille du départ, Madeleine prépare une tarte aux pommes. Lodeur sucrée inonde la maison, un léger vent passe sur la véranda. Sur la table, les sacs sont prêts, soigneusement rangés.
On fait une photo ! sexclame Aurélie, la tarte découpée.
Encore vos commence Jean-Paul, puis sarrête.
Juste pour nous, promet-elle. On ne poste même pas.
Ils sortent dans le jardin. Le soleil descend sur les toits, dorant les pommiers. Aurélie cale le portable sur un seau renversé, lance le retardateur, court se placer.
Mamie au centre, Papi à droite, Augustin à gauche.
Ils se réunissent, un peu gauchement, coude à coude. Madeleine sent Augustin frôler son bras, Jean-Paul la rejoint. Aurélie les serre par la taille.
On sourit !
Clic, puis encore un.
Viens voir, propose Madeleine.
Sur le petit écran, ils ont lair un peu dépareillés : son tablier fleuri à elle, la vieille chemise à carreaux de Jean-Paul, les cheveux fous dAugustin, le T-shirt éclatant dAurélie. Mais il se dégage un je-ne-sais-quoi de commun, de tendre.
Tu me limprimes, cette photo ? demande Madeleine.
Bien sûr, répond Aurélie. Je te lenverrai.
Mais comment limprimer si elle est dans ce machin ? sinquiète Madeleine.
Je taiderai, dit Augustin. Viens chez nous à Paris, on le fera ensemble. Ou japporte une copie en octobre.
Elle hoche la tête. Elle se sent tranquille. Pas quils se comprennent dun coup. Non, il y aura dautres disputes. Mais entre les « règles à nous » et leur liberté à eux, une passerelle est née, que chacun peut emprunter.
Tard dans la nuit, alors que tout le monde dort, Madeleine sort sur la véranda. Le ciel noir étincelle de quelques étoiles. La maison est paisible. Elle sassied sur la marche, les bras autour des genoux.
Jean-Paul vient la rejoindre.
Ils repartent demain.
Oui, dit-elle doucement.
Le silence les enveloppe.
Finalement, ça va, remarque-t-il. On sen est sortis.
On a même appris des choses, souffle-t-elle.
À voir qui a appris le plus
Elle sourit. Dans la chambre dAugustin, cest noir. Chez Aurélie aussi. Probablement, le portable dAugustin recharge déjà sur la table, muet et patient pour demain.
Madeleine tourne la clef de la porte ; en passant devant le frigo, elle jette un bref regard à la feuille des règles. Les coins se recroquevillent un peu, le stylo posé dessus. Elle glisse les doigts sur les signatures, songe soudain que, lété prochain, ce règlement sera réécrit. Quelques ajouts, quelques suppressions. Mais lessentiel y restera.
Elle éteint la lumière de la cuisine et monte se coucher, paisible, sentant la maison respirer, prête à accueillir, lété prochain, tout ce qui viendra.