— Chouchou, tu te souviens quand tu m’as dit de te prévenir si je tombais sur un besoin qui n’avait même pas encore été formulé ? Eh bien, j’ai trouvé exactement ça, dit Élodie en s’arrêtant sur le pas de la porte du bureau de son mari, le regard plein d’espoir.
— Tu as piqué ma curiosité, ma puce. Raconte-moi ça.
— Tu sais ce qui me manque cruellement dans toutes ces conversations en ligne ? dit-elle en s’asseyant à côté de lui avant d’ajouter à voix basse : Un filtre de gentillesse. Une sorte de « traducteur de lumière » qui transformerait la grossièreté, l’impolitesse et la méchanceté en paroles respectueuses et raisonnables. Pour qu’en lisant les commentaires ou les échanges professionnels, on n’ait pas envie de se cacher sous la couette.
— Mon cœur, quelqu’un t’a blessée ?
— Non, mon amour, pas une personne en particulier. Mais ces derniers mois, en parcourant les réseaux sociaux, les forums ou les chats professionnels, j’ai l’impression qu’on me déverse des seaux de colère, d’irritation et d’agressivité. Les gens ne se retiennent plus. Ils attaquent, se moquent, humilient. Comme si les freins avaient disparu.
Elle marqua une pause, baissant les yeux.
— Parfois, je me demande si c’est moi qui suis trop sensible. Mais d’un autre côté, est-ce normal de s’habituer à la méchanceté comme à un bruit de fond ?
Thomas soupira. Il la voyait chaque jour lire des dizaines de messages, analysant les réactions du public pour son travail d’analyste dans une grande agence.
— Malheureusement, les plus agressifs sont aussi les plus bruyants. Ils ont toujours été minoritaires, mais internet est une couveuse idéale pour eux. L’anonymat leur donne des ailes, la responsabilité s’envole, il ne reste plus que l’émotion brute. Mais tu as raison. Le monde devient toxique. Et ton idée est formidable. Explique-moi comment tu l’imagines.
— J’aimerais une application ou une extension. Par exemple, tu lis les commentaires sous une vidéo, et ils sont automatiquement transformés : au lieu de « idiote », ce serait « votre point de vue me semble obscur », au lieu de « tais-toi », « et si on envisageait cela autrement ? » Tu vois le genre ?
— Attends, donc tu proposes de ne pas bloquer, mais de réécrire ?
— Exactement ! Mais sur la base du volontariat. L’utilisateur active le filtre et choisit où et pour qui il s’applique. Certains sites, peut-être juste les chats professionnels où le dialogue constructif compte.
— Et si ça marchait aussi dans l’autre sens ? Pour adoucir tes propres messages avant de les envoyer ?
— Ce serait parfait ! Parce que nous ne sommes pas toujours des anges non plus. Surtout les jours de stress. Parfois, on a juste envie de tout balancer, puis on relit et on a honte. Là, le filtre interviendrait : « on peut dire ça plus gentiment », « une autre formulation ? ». Il proposerait même des alternatives.
— Comme un psy intérieur avec une fonction d’autocensure, mais sans moralisateur.
— C’est ça ! L’essentiel, c’est que ça fonctionne sans complication. Pas besoin de copier le texte dans d’autres programmes. Tout se fait en direct, sur le même écran. La tranquillité d’esprit est une ressource rare aujourd’hui.
Thomas réfléchit un instant. Travaillant dans l’informatique, il comprenait parfaitement que l’idée d’Élodie pouvait non seulement cartonner, mais aussi changer notre rapport au monde numérique.
— On en parlera demain avec l’équipe. Absolument. C’est plus que génial, c’est nécessaire. Les gens ont besoin d’air. Sans poison.
Élodie sourit, soulagée pour la première fois de la journée.
— Merci, Thomas. Vraiment. J’avais peur de devenir folle à rêver de choses impossibles. Mais peut-être que la gentillesse, c’est juste quelque chose qu’on a perdu en chemin. Et qu’il est temps de la retrouver.
Il se leva, l’enlaça et la serra contre lui.
— Assez de négativité pour aujourd’hui. Passons à notre filtre de gentillesse perso : silence, câlins, thé et amour. Sans conditions. Sans débats. Sans filtres.
Elle éclata de rire et blottit son visage contre son épaule.
Dehors, derrière la fenêtre, des claviers continuaient de cliqueter, quelqu’un écrivait un commentaire rageur, un autre se disputait à en perdre la voix. Mais dans cette pièce, une idée était née, capable de changer un petit morceau du monde. Et peut-être de le rendre un peu plus chaud.