Je ne m’attendais pas à une telle réaction de mon mari — « Annie, il va falloir qu’on prenne une dé…

Je naurais jamais cru cela de mon mari

Marie, il faut quon trouve une solution soupira Sylvie, le combiné du téléphone serré contre son oreille.

Quest-ce qui se passe ? répondit doucement Amélie, sa petite sœur, laissant percer une légère inquiétude.

Un appel de laînée naugurait jamais rien de bon. Habituellement, elles communiquaient de brèves nouvelles sur leur messagerie ; que Sylvie veuille entendre sa voix, cétait rare, et donc significatif.

Maman ne peut plus vivre seule, tu sais Si tu la voyais plus souvent, tu laurais su, lança Sylvie sur un ton de reproche.

Oh, arrête ! Sois directe, dis-moi tout de suite. Quest-ce que tu crois que jignore ?

Sylvie poussa un long soupir il était plus simple de discuter avec Amélie quand elles étaient adolescentes. Depuis quelques années, la cadette affichait une indépendance farouche et ne supportait aucune remarque à ce sujet.

Maman a déjà 73 ans, rappelle-toi. Elle a sans cesse des problèmes de tension, elle se sent faible. Elle peine à se faire à manger, et tenir la maison lépuise, énuméra patiemment laînée. Elle narrive même plus à aller chercher du pain. Heureusement, la voisine, Madame Dubois, lui rapporte parfois des courses.

Tu veux dire que maman ne mange pas à sa faim ? Amélie sinquiéta aussitôt.

Bien sûr que non ! Jy vais tous les quinze jours, je lui apporte tout ce quil faut. Mais le fait est quelle ne peut plus se débrouiller seule.

Imagine si elle tombe ! Avec son poids, ce serait très compliqué pour elle de sen sortir seule.

Un silence sinstalla.

Geneviève Bertrand, dans sa jeunesse déjà, était bien en chair, et les années ne lavaient pas aidée à garder la ligne. Elle avait toujours aimé les bons petits plats et se vexait si ses filles lui parlaient de régime.

Elle souffre beaucoup de la solitude aussi, tu sais Elle a parfois les larmes aux yeux quand je repars. Elle affirme que tout le monde la abandonnée, continua Sylvie dans un murmure. Cest insupportable à vivre.

Donc, où veux-tu en venir ? Amélie simpatientait.

Sylvie hésita, se faisant violence ; parler à Amélie devenait de plus en plus difficile.

Je te propose, Amélie, que tu ailles vivre chez elle.

Et tu nas pas pensé que toi aussi tu aurais pu ? Oh attends, je vois Tu as ton Pierre adoré, le mari en or, et le fils de son premier mariage, Lucien, à peine vingt-cinq ans. Ça te fait des responsabilités, hein ?

Arrête, Amélie

Non, mais tu décides toujours de tout, comme dhabitude ! Et tu te fiches complètement de moi, avoue ! Amélie haussait désormais la voix.

Sylvie sentit la colère monter aussi :

Mais quand maman se tuait pour taider alors que papa était malade et que tu galérais avec Élodie ? Elle allait de la campagne à chez toi, apportait des provisions, gardait ta fille pour que, toi, la préférée, tu puisses souffler ! Ça tallait bien à lépoque, tu te plaignais moins !

Un instant, Amélie garda le silence. Cétait vrai ; après sa brève union avec le père dÉlodie et le soutien minimal de sa belle-mère, elle avait compté sur laide de sa propre mère. Ses ressources étaient rares ; les pensions alimentaires dérisoires, et la grand-mère, peu investie

À la majorité de sa fille, la belle-mère avait gentiment demandé à Amélie de trouver un autre logement. Élodie, alors déjà au lycée en ville, fréquentait un garçon et Amélie avait décidé de partir travailler à Paris.

Depuis, elle vivait dans un modeste appartement en banlieue parisienne, parfois serveuse, parfois aide-comptable pas évident de retrouver un poste stable après quarante ans Mais elle se débrouillait et navait aucune intention de retourner dans le village natal.

Tu nas aucune idée de ce que cest délever seule un enfant ! répliqua Amélie, piquée au vif. Essaye den faire autant avant de me juger !

Cette fois-ci, cest Sylvie qui se tut longuement.

Sa vie avait mieux commencé. Installée comme comptable dans une ville moyenne, elle avait espéré trouver un mari convenable. Mais les prétendants nétaient pas à la hauteur : buveurs, fils à maman, ou profiteurs Ce nest quà trente-neuf ans quelle avait rencontré Pierre, veuf plus âgé de trois ans avec son jeune fils à charge.

Pierre travaillait alors comme électricien dans une société, prêtant régulièrement main-forte à la commune pour quelques euros. Il était sobre, sérieux, méticuleux, presque dur, mais Sylvie était tombée éperdument amoureuse. Après un an, ils se marièrent. Sylvie mit tout son cœur à gagner lamour de Lucien et à leur créer un foyer chaleureux.

Elle aurait voulu un enfant à elle, mais la vie en décida autrement. Pierre et Lucien avaient finalement comblé ce manque.

Jai essayé de proposer à maman de venir vivre chez nous, avoua alors Sylvie avec émotion, mais elle a totalement refusé.

Et Pierre ? Il aurait accepté sa belle-mère dans notre deux-pièces ? Tu ne lui en as même pas parlé, avoue Tu savais davance que maman refuserait, non ?

Amélie ! Cest sérieux, on ne peut plus plaisanter.

Jai compris, on en a assez dit, coupa la cadette avant de raccrocher brusquement.

Cette fois, la conversation était réellement close.

Sylvie resta longtemps, le téléphone à la main, le regard perdu. La solution la plus enviable aurait été quAmélie accueille leur mère. Elle, Sylvie, aurait continué à venir, aidant financièrement et matériellement. Dailleurs Internet fonctionnait très bien dans le village, ce qui aurait permis à Amélie de trouver un emploi à distance.

Mais la cadette navait jamais envisagé de faciliter la vie de son aînée. Capricieuse dans son enfance, têtue aujourdhui, rien ny ferait.

« Jai parlé à maman. Elle ma dit quelle allait très bien et quelle navait besoin de personne. Arrête ton cinéma ! » le lendemain, Amélie envoyait ce message sec.

Sylvie ny répondit même pas.

Que répondre, de toute façon ? La cadette téléphonait à leur mère une fois par mois, lui envoyait quelques messages, et mamma Geneviève se gardait de lui confier ses difficultés de peur de la froisser. Amélie pouvait se vexer et couper les ponts Tandis que Sylvie supportait chaque semaine les plaintes et les peines de leur mère et en perdait le sommeil.

Même Pierre, pourtant peu porté sur lémotionnel, avait fini par lui demander ce qui nallait pas.

Elle navait rien dit à son mari inutile de le déranger avec ce fardeau. Mais que faire

Prendre une aide à domicile ? Cela coûterait une fortune, impensable avec leurs moyens.

Bon, ça suffit maintenant ! Pierre posa brusquement son verre de thé sur la table. Ça fait trois mois que tes ailleurs ! Explique-moi, quest-ce quil tarrive ?

Sylvie seffondra en larmes, puis se ressaisit vite (les hommes naiment pas les larmes, pensait-elle) et expliqua brièvement la situation.

Tu aurais pu me dire que Geneviève allait si mal ! Pierre la fixa longuement.

Je ne voulais pas tinquiéter murmura-t-elle, regardant ailleurs.

Elle regretta aussitôt sa confidence. Cela nallait que le contrarier, elle en était convaincue.

Daccord, déclara Pierre en se levant. Merci pour le repas. Je vais me coucher.

Même pas un regard vers les infos du soir à la télévision. Quallait-il décider ?

Sylvie tourna et retourna dans son lit la moitié de la nuit, somnolant à peine, et le lendemain, elle oublia le réveil. Pourtant, elle était censée préparer le petit-déjeuner à la même heure pour Pierre, même le samedi !

Mais lui attendait tranquillement dans la cuisine, plongé dans son téléphone.

Tu es levée ? dit-il, le visage grave mais la voix posée.

Oui, Pierre ! Je vais my mettre tout de suite ! bredouilla-t-elle précipitamment.

Assieds-toi, il faut quon parle.

Sylvie obéit avec appréhension.

Jai réfléchi, dit-il. Il faut secourir ta mère. On ne laisse pas les anciens seuls. La mienne na pas eu cette chance Bref, on va sinstaller chez elle.

Jai déjà vérifié, je pourrais travailler chez le fermier du coin, et tu trouveras aussi quelque chose. On ne va pas la laisser comme ça.

Sylvie crut défaillir sur sa chaise.

Pierre Tu en es sûr ?

Absolument. Et tu crois que jai oublié ce que ta mère a fait pour Lucien, lété quand il était petit ? Elle nous a tant aidés. Jai une bonne mémoire, tu sais. Dailleurs, cela fait longtemps que jespère vivre à la campagne. À condition bien sûr, que ta mère soit daccord.

Sylvie dévisagea son mari, bouleversée. Jamais elle naurait imaginé une telle décision de sa part. Était-ce un rêve ?

Et Lucien, alors ? hasarda-t-elle.

Quoi, Lucien ? sétonna Pierre. Un gaillard qui travaille, indépendant, il sera ravi davoir son appartement pour lui.

Pierre ! Sylvie se jeta dans ses bras et sanglota, oubliant que son mari naimait pas trop les démonstrations daffection.

Mais il ne la repoussa pas. Il lui caressa les épaules doucement :

Allons, allons Tout ira bien.

Elle voulait de tout cœur y croire.

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