J’ai quitté ma petite amie parce qu’elle ne prend pas assez soin d’elle-même : elle n’utilise même pas de produits d’hygiène courants.

Je suis célibataire, jai quarante-cinq ans. Autrefois, jétais marié à une ravissante dame pendant quinze ans. Je dis « dame », car sa présence respirait lélégance à la française. Belle, toujours apprêtée, un raffinement éclatant.

Son manucure impeccable, le parfum de muguet flottant autour delle, sa peau claire et lumineuse comme un matin parisien. Son corps, une sculpture parfait, vraiment. Elle avait lair tellement plus jeune que son âge, comme si le temps lui glissait dessus. Il y avait chez mon ex-femme un je-ne-sais-quoi aristocratique, une noblesse naturelle. Son style était un ballet de tissus : elle se vêtait de façon irréprochable, toujours avec goût. Et sa démarche ! Cétait un tableau vivant : lente, délicate, ses hanches ondulaient avec une grâce presque irréelle, et cette image ne quittera jamais mes rêves.

Alors, quel est le sens de ce rêve étrange ? Durant notre mariage, je me suis habitué à ces femmes rares fières, élégantes, félines, dignes des salons de Versailles. Nous avons fini par nous séparer, nos caractères se sont froissés comme deux étoffes précieuses incompatibles. Cest la vie. Depuis le divorce, je nai eu aucune relation sérieuse. Je dormais dans les bras de différentes femmes, dans des hôtels ou appartements loués pour la nuit, pour ma santé, comme on dit. Lidée dune nouvelle histoire durable me faisait peur : et si, après tant dannées, tout seffondrait encore ?

Mais vous savez, le destin, en France, cest le hasard avec du panache ; il distribue ses cadeaux comme un maître du jeu, nest-ce pas ? Mon cadeau fut une apparition Eugénie. Je navais songé à aucune relation, et elle est entrée dans mon rêve lors dun vernissage, sous les lumières dorées dune galerie. Bien sûr, elle nétait pas exactement comme mon ex-femme parfaite mais il y avait en elle quelque chose de fascinant. Une touche aristocratique, mêlée à un esprit vif et une ironie piquante. Eugénie était de celles qui captivent non seulement par leur charme, mais aussi par leur intelligence. Et, en vérité, le cerveau dune femme, cest latout le plus envoûtant.

Nous avons partagé quelques mois de rendez-vous. Elle venait souvent me voir. Puis un soir, la logique du rêve nous porta chez elle. Jai préparé la visite avec soin : jai acheté ses fleurs favorites, des arums, une bouteille de chardonnay de Bourgogne, quelques bougies pour lambiance. À son appartement, tout semblait raffiné, harmonieux digne dun décor dOdéon. Mais soudain, il me fallait aller aux toilettes. Et là, la scène se distordit.

Son cabinet de toilette, plongé dans la lumière tamisée, était dépourvu de tous les flacons, crèmes, parfums juste un gel douche à bas prix, un shampoing banal. Rien dautre. Une femme comme elle, si peu de soins ? Impossible ! Toute vraie Française sait que prendre soin de soi est un acte damour. Cest simple : celles qui soccupent delles-mêmes aiment la vie et on voudrait les embrasser, les admirer.

Mais là, devant ce vide, jai compris quEugénie nétait pas celle que jattendais. Je suis parti, silencieux, comme un fantôme sur les pavés mouillés. Aujourdhui, je ressens quil sera difficile de retrouver une lionne fière comme mon ex-femme, une Marie-Claire née pour briller. Peut-être quil vaut mieux rester seul, au café, avec une tasse dexpresso. Que voulez-vous, cest ainsiLe silence du café menveloppe, interrompu seulement par le bruit des cuillères et le murmure de la ville. Je contemple les passants, chacun emportant ses propres rêves, ses propres regrets. Autrefois, je cherchais le miracle sous la robe dune femme, dans la brillance dun vernis, dans la délicatesse dun geste. Aujourdhui, je réalise que lélégance tient parfois à la simplicité, à lécho discret dune solitude assumée.

À la table voisine, une femme sourit en lisant son journal. Son visage na rien daristocratique, pas de sophistication ostentatoire mais dans ce moment, quelque chose émane delle, une lumière tranquille. Je la regarde, sans attente. Peut-être que le bonheur ne se trouve pas dans une apparition, mais dans la capacité daccueillir la vie comme elle vient, sans costumes ni masques.

Je prends une gorgée dexpresso, et je sens, dans la chaleur du breuvage, le goût subtil de la liberté retrouvée. La pluie, dehors, commence à sarrêter, laissant place à un rayon timide. Je souris, discret, et décide de marcher sous le ciel éclairci. Le rêve aristocratique, je le laisse derrière moi ; devant, cest le monde, simple et vaste, qui souvre et cest là, peut-être, que commence une nouvelle histoire.

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