Jachète pour moi de la viande de dinde de première qualité et me prépare des escalopes à la vapeur, tandis que lui reçoit du porc dépassé.
Jai aujourdhui cinquante-sept ans. Voilà plus de trente ans que je suis mariée, et tout ce temps je me suis occupée du linge de mon mari, jai préparé ses repas, et veillé au bien-être de notre famille. Ensemble, nous avons eu deux enfants, que jai élevés et instruits moi-même. Depuis toujours, je tournais comme une toupie. Je cumulais plusieurs emplois en même temps et nhésitais devant aucun travail pour que nos enfants ne manquent de rien, quils soient habillés aussi bien que les autres.
Durant toutes ces années, mon mari, Philippe, na jamais vraiment travaillé dur ; et, arrivé à la retraite, il sest installé chez nous et na plus rien fait du tout. Pour ma part, je continue daller travailler, daider nos enfants à garder les petits-enfants et dassumer toutes les tâches ménagères.
Bien des fois, je lui ai demandé de prendre un petit boulot, ne serait-ce que concierge ou gardien, mais il répond toujours que nous nous en sortons bien sans ses revenus supplémentaires. Il nest pas bête quand il sagit de nourriture ! Je nai guère de temps pour cuisiner. Parfois, je rentre du travail et il a tout fini, ne me laissant que le fond de soupe.
Un jour, jai confié mes soucis à mon amie Brigitte. Elle ma conseillé de cuisiner séparément : pour lui, des produits bon marché, et pour moi des produits de qualité. Ce jour-là, en rentrant à la maison, jai inventé que le médecin mavait imposé un régime strict et que, pour ma santé, il ne devait pas toucher à mes plats.
Depuis, je cache ma nourriture. Lorsque Philippe descend à la cave, je croque quelques douceurs. Je planque mon saucisson et mon fromage dans le petit frigo, bien à lécart de ses yeux, et jattends quil soit dehors pour manger. Heureusement, nous avons deux réfrigérateurs : lun pour la nourriture courante, lautre où je range mes bocaux et, bien sûr, toutes mes réserves personnelles.
Vous savez comment sont les hommes, ils ne voient jamais rien. Je me choisis la meilleure dinde, la cuisine à la vapeur, et lui prépare du porc dont la date est passée, bien relevé dépices, il ny voit que du feu. Jachète pour lui des pâtes premier prix, à quelques centimes seulement, mais pour moi, jopte pour les tagliatelles de blé dur.
Je ne vois rien de mal à ce que je fais, ma conscience est tranquille. Sil souhaite mieux manger, quil cherche donc du travail ! À notre âge, il serait insensé de songer au divorce : la grande majorité de notre vie est derrière nous, la maison est à nous deux, alors pourquoi la vendre et partager quelques euros ?