Épuisé par sa belle-mère et sa femme : un soir, dans notre village, le plus silencieux et endurant des hommes, Étienne Dubois, franchit la porte de mon cabinet. Un homme solide comme un chêne, taillé à la serpe par les travaux des champs, le regard aussi paisible qu’un étang de forêt, mais ce soir-là, brisé et silencieux, il vient me confier que, sous le poids des reproches constants de sa femme Olga et de sa belle-mère Madeleine, il n’en peut plus et pense tout quitter… Une histoire de douleurs muettes, d’usure de l’âme, mais aussi de la force du mot doux pour sauver une famille au bord du gouffre dans une campagne française.

Fatigué de sa belle-mère et de sa femme

Ce soir-là, cest le plus silencieux et le plus endurant des hommes de notre petit village normand qui est venu me voir, Étienne Martin. Vous voyez le genre ? Si on cherchait à fabriquer des clous incassables, on naurait quà le prendre pour modèle. Une colonne vertébrale plus droite quun lampadaire, les mains larges comme des battoirs, couvertes de cals et de cicatrices, et dans le regard, cette paix profonde quont les étangs à laube. Étienne, il parlait jamais pour rien dire, il se plaignait rarement, jamais la moindre lamentation. Quelle que soit la tuile du moment réparer un toit, fendre du bois pour la vieille Louise il débarquait, silencieux, accomplissait son labeur et repartait dun signe de tête sans sattarder.

Mais là, il est venu Mon Dieu, je le revois comme si cétait hier. La porte de mon petit cabinet médical sest ouverte si doucement que jai dabord cru au courant dair et pas à un homme. Étienne était là, sur le seuil, triturant sa casquette entre ses doigts rouges, fuyant mon regard. Son manteau sentait lhumidité, ses bottes portaient la boue de tout le pays. Il semblait soudain tout ratatiné, comme brisé, et ça ma glacé le cœur.

Entre donc, Étienne, quest-ce que tu fais à stagner sur le pas de la porte ? lui ai-je dit gentiment, déjà en train de mettre leau à chauffer pour le thé. Jen connais des maladies qui se soignent mieux par une tisane au thym quavec nimporte quel cachet.

Il est entré, sest assis tout au bout du lit dexamen, sans lever la tête. Pas un mot. On nentendait plus que le tic-tac du pendule mural : tic, tac, tic, tac à rythmer son silence qui pesait plus lourd quun remords. Ce silence-là, cest presque un cri, tellement il pèse et prend toute la place.

Je lui ai tendu un grand verre de thé brûlant, ai glissé le verre dans ses mains qui étaient glacées. Les siennes tremblaient tant que le thé menaçait de déborder. Cest là que jai vu cette larme unique, lourde, solitaire, rouler sur sa joue mal rasée. Une larme dhomme, rare et dense comme une goutte de plomb fondu. Et puis une autre. Il ne sanglotait pas, il ne geignait pas. Il restait là, silencieux, les larmes glissant dans sa barbe.

Je men vais, Simone, a-t-il soufflé tellement bas quil a fallu tendre loreille. Je nen peux plus. Jai plus la force.

Je me suis assise à côté, posant ma main rêche sur la sienne. Sa main a tremblé, mais na pas bronché.

Mais de qui tu pars, Étienne ?

Des miennes, a-t-il grommelé. Ma femme, Anne, et ma belle-mère. Elles mont tué à petit feu, Simone ! Deux buses. Rien ne va jamais : je cuisine pendant quAnne est à la fromagerie « cest trop salé, les patates trop grossières ». Je fixe une étagère « toute de travers, regarde un peu les hommes des autres, toi tu sais rien faire ». Je bêche le jardin « pas assez profond, y a que du chiendent qui repousse ! ». Chaque jour, chaque année, jamais un mot doux, jamais un sourire. Juste du grattage, comme si javais la gale !

Il sest arrêté pour avaler une gorgée.

Tu sais, Simone, je suis pas un bourgeois. Je comprends que la vie nest pas rose. Anne bosse du matin au soir, elle rentre lessivée, énervée. Pâquerette ma belle-mère, avec son arthrose, regarde tout du canapé avec lair dun loup affamé. Je comprends tout ça. Mais moi, je prends sur moi : debout bien avant les autres, jallume le poêle, je tire de leau au puits, je nourris les poules, je file à latelier. Le soir, quoi que je fasse, rien nest jamais réussi. Si je réponds, ça fait une scène de trois jours ; si je me tais, cest pire : « Quoi ? Tu boudes ? Tu prépares un sale coup ? ». Simone, lâme, cest pas du métal. Elle rouille aussi.

Il fixait la flamme dans la cheminée, les mots jaillissaient enfin. Il ma parlé de ces semaines entières où on le traitait comme un fantôme. Du pot de confiture caché le meilleur rien que pour elles. Du foulard tout neuf acheté pour lanniversaire dAnne avec sa prime, jeté au fond du coffre : « Taurais mieux fait de tacheter des bottes, on se moque de toi à voir tes pieds ! ».

Je regardais ce gaillard, capable de terrasser un sanglier à mains nues, avachi comme un gamin puni, en train de pleurer sans bruit, la mine défaite. Et jai ressenti pour lui une immense tristesse, du chagrin à lancienne.

Cette maison, je lai bâtie de mes mains, a-t-il chuchoté. Chaque pierre, je men souviens. Je croyais faire un nid Et jai bâti une cage, avec deux corneilles dedans. Ce matin, ça ma pris : encore Pâquerette qui râle « la porte grince, tu dors ou tu fais semblant dêtre un homme ? ». Jai pris la hache Je devais réparer la charnière, mais jai juste fixé la branche du pommier derrière et des idées noires, tu vois. Jai secoué la tête, jeté du pain dans la vieille musette, et je suis venu ici. Cette nuit je dors quelque part, demain, gare, je monte dans un train pour nimporte où. Peut-être alors, quand je ne serai plus là, elles auront un mot gentil pour moi mais il sera trop tard.

Là, jai compris que cétait plus que de la fatigue, cétait lâme déchirée qui criait à laide. Fallait pas le laisser repartir, pas maintenant.

Bon, Martin, jai dit dun ton sec comme un général, tu sèches tes larmes ! Pas question de déserter ! Est-ce que tas pensé à ce quelles deviendraient, Anne toute seule avec la ferme ? Pâquerette leurs rhumatismes, qui en voudra ? Cest sur toi quelles comptent, vieux.

Et moi, Simone, qui va me consoler ? Qui soccupe de moi ? répondit-il avec un sourire amer.

Moi, ai-je dit. Et je te prescris un traitement. Ta maladie, cest l’usure du cœur. Le seul remède ? Ecoute bien : ce soir tu retournes chez toi. Tu ne dis rien, tu ignores toutes leurs remarques. Tu tallonges sur le lit et tu tournes le dos. Demain, je passe à la maison. Mais tu ne files nulle part. Tu piges ?

Il ma jeté un œil prudent, mais avec une bribe despoir dedans. Il a fini son thé, sest relevé et est sorti dans la nuit froide, sans se retourner. Je suis restée longtemps devant le feu, songeant que je devais être un drôle de médecin, puisque le meilleur traitement du monde, cest simplement un mot gentil quon se refuse toujours à donner.

À laube, jétais déjà devant leur portail. Cest Anne qui ma ouvert, les yeux cernés, lair den avoir soupé.

Quest-ce quil vous faut, Simone, à la première heure ? a-t-elle grogné.

Je viens voir Étienne, ai-je dit dun ton plat, en rentrant sans demander mon reste.

Il faisait frisquet dedans, limite sinistre. Pâquerette trônait sur le banc, emmitouflée dans son châle, moffrant un regard de travers. Étienne, obéissant, était couché face au mur.

Quest-ce que vous venez lausculter, il est solide comme un bœuf, il roupille ! a craché la vieille. Il ferait mieux de se lever pour bosser.

Jai jeté un œil, écouté son cœur pour la forme, lu dans ses yeux fatigués quil était à bout.

Je me suis redressée, regardant les femmes bien dans les yeux.

Ça ne va pas du tout, mesdemoiselles, ai-je lancé. Le cœur dÉtienne est à bout de souffle. Encore une contrariété, et ça va casser. Vous vous retrouverez seules toutes les deux.

Elles se sont regardées, étonnées, méfiantes.

Bah voyons, Simone, il cassait encore du bois hier ! a soufflé Pâquerette.

Ça, cétait hier. Aujourdhui, il est au bord de la crise. À force de râler, de piquer, de dénigrer, vous lavez lessivé. Il nest pas une pierre, cest un homme, son âme souffre. Pas de travail à la maison, du repos, et surtout pas un reproche. Juste de la douceur, de lattention. Vous allez le traiter comme une coupe de cristal. À la moindre incartade, je le fais hospitaliser en ville. Et là-bas, détrompez-vous, on en revient pas toujours.

Je les ai regardées, et jai vu la peur, la vraie, couler dans leurs yeux comme une pluie dautomne. Elles râlaient toujours, mais cétait lui, lépaule contre laquelle le monde sappuyait. Imaginer quil seffondre les tétanisait.

Anne sest approchée, a touché discrètement lépaule dÉtienne. Pâquerette a pincé les lèvres, mais na rien ajouté, ses yeux fuyant partout.

Je suis partie, les laissant mijoter dans leur crainte et leur conscience. Et jai attendu.

Les premiers jours Étienne me la soufflé plus tard dans la maison, le silence était si fort quil en aurait réveillé les morts. Elles marchaient sur la pointe des pieds, chuchotaient, se contentaient de poser un bol de bouillon à sa portée. Même la vieille traçait un discret signe de croix dans son dos en passant. Pas vraiment rassurant, mais au moins, plus de crise.

Petit à petit, la glace a fondu. Un matin, Étienne sest réveillé avec lodeur des pommes au four, son péché mignon denfance. Anne, assise sur le tabouret, épluchait une pomme. Elle a sursauté en le voyant éveillé.

Mange, Étienne, cest chaud.

Pour la première fois depuis des années, il a vu dans ses yeux non pas du reproche mais la tendresse. Un peu maladroite, mais sincère.

Deux jours plus tard, Pâquerette a amené une paire de chaussettes en laine, tricotées elle-même.

Garde les pieds au chaud, a-t-elle maugréé, mais sans venin dans la voix. Ça tire du côté de la fenêtre.

Étienne, allongé, regardait son plafond, et pour la première fois depuis si longtemps, il nétait plus invisible dans sa propre maison. Pour une fois, il avait limpression dêtre plus quune paire de bras : il était quelquun que lon craint de perdre.

Une semaine a passé. Je suis repassée. Le décor navait plus rien à voir : tout était chaleureux, ça sentait le pain frais. Étienne était à table, encore pâle, mais plus dévasté. Anne lui versait du lait, Pâquerette poussait la corbeille de tartes. Non, ils nétaient pas devenus une famille parfaite sortie de roman. La vieille rouspétait encore, Anne rouspétait de fatigue parfois, mais ce nétait plus pareil. Après un soupir, Pâquerette préparait une tisane aux framboises ; Anne, après sêtre emportée, posait la main sur lépaule dÉtienne. Chacun voyait enfin lautre, pas juste ses défauts, mais la personne.

Parfois, en passant devant la maison, je les vois tous les trois sur le banc en pierre, le soir. Étienne bricole, les femmes grignotent des graines de tournesol en échangeant quelques mots doux. Et je me dis, avec une sérénité toute campagnarde, que le vrai bonheur ne tient pas à des grands discours ou des cadeaux luxueux. Il est là, le soir, dans lodeur du gâteau aux pommes, dans des chaussettes chaudes tricotées avec amour, la certitude de compter pour quelquun dêtre chez soi, indispensable.

Alors, mes amis, à votre avis ? Quest-ce qui guérit le mieux, un comprimé amer ou un mot gentil et bien placé ? Faut-il parfois avoir vraiment peur pour enfin comprendre la valeur de ce quon a ?

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