Désolé pour l’attente…

*Désolé d’avoir mis si longtemps…*

Mathieu n’était pas rentré chez lui depuis des années. Pendant ses deux premières années d’études à Lyon, il revenait encore pour les vacances. Sa mère, bien sûr, le gavait de plats faits maison, tout ce qu’il aimait. Une fois requinqué, au bout de trois ou quatre jours, l’ennui revenait. Ses amis s’étaient dispersés, il n’y avait rien à faire.

La ville était petite, familière jusqu’au dernier arbre – on en faisait le tour en quelques heures. Après une semaine à traîner, à dormir et à s’ennuyer, il brûlait déjà de repartir.

Sa mère le suppliait de rester encore une semaine, mais Mathieu inventait des obligations et repartait le cœur léger. Lyon, bruyante et vivante, l’attirait. Là-bas, impossible de s’ennuyer : c’était là que se trouvait l’excitation, là qu’il s’était fait de nouveaux amis. Ici ? Tout était terne à en avoir mal aux dents.

En troisième année, il avait trouvé un job dans un fast-food. Il travaillait le soir, jusqu’à la fermeture, pile pendant l’affluence des jeunes. Cette vie lui plaisait. Et l’argent n’était pas superflu – impossible de vivre avec la seule bourse. Il refusait fièrement l’aide de sa mère. Elle l’appelait, le suppliait de revenir au moins pour Noël. Il promettait, bien qu’au fast-food, ce soit la période la plus chargée.

Les fêtes terminées, les cours reprenaient. Mathieu remit son retour aux vacances d’été. Mais avec l’arrivée de l’été, il a augmenté ses heures. La vie lyonnaise bouillonnait, le temps filait sans qu’il s’en rende compte. Et voilà, son diplôme en poche. Ils avaient fêté ça pendant des jours – une fois séparés, quand se reverraient-ils ?

Puis un ami lui avait proposé de partir travailler en Espagne.

« Viens avec moi. Tu correspond à tous les critères. Mais il faut décider maintenant. On doit finaliser les papiers. Mon pote, celui qui devait venir, vient de me lâcher. Sa copine est enceinte, il se marie. Alors, accepte, tu ne le regretteras pas. Contrat d’un an. Tu parles correctement anglais. L’espagnol, tu l’apprendras sur place.

On est jeunes, faut voir le monde. Plus tard, ce sera boulot, mariage, enfants, et on partira à l’étranger une fois tous les trois ans pour une semaine. Danse, petit, tant que tu es jeune. »

Mathieu avait accepté. S’en étaient suivis des jours de course folle chez les médecins pour les certificats, les formalités administratives. À la veille du départ, il avait appelé sa mère. Honteux, il lui avait promis de revenir dans un an, de rentrer à ce moment-là.

« Comment ça, mon fils ? Tu pars pour un an entier ? Ne pourrais-tu pas venir ne serait-ce qu’une journée ? Je commence à oublier ton visage. »

« Désolé. Je pars demain, les billets sont pris. Je ne peux pas laisser tomber l’entreprise ni mon pote. Voilà, maman, je t’aime, je t’appellerai… »

En Espagne, ils logeaient à l’hôtel, y mangeaient aussi. Ceux qui le souhaitaient pouvaient louer un appartement. Ils économisaient, dépensaient peu. Ils ont enchaîné les petits boulots. Pas le droit à l’erreur – la moindre faute était sanctionnée. Mais Mathieu avait aimé ça.

Il était revenu trois ans plus tard. Aussitôt, il avait acheté un appartement à crédit, trouvé un emploi. Il appelait sa mère, mais toujours à la va-vite. Il promettait de revenir, dès qu’il aurait réglé certaines choses. Mais une tâche en remplaçait une autre.

Un week-end, avec un ami, ils étaient sortis en boîte. Ils avaient bu, dansé, rigolé. Mathieu s’était réveillé au lit avec une fille. Belle ou pas ? Difficile à dire – une mèche épaisse et sombre lui couvrait le visage. Il n’osait pas la repousser de peur de la réveiller. Impossible de se souvenir de son nom, ni de comment elle avait atterri chez lui.

Il s’était extirpé délicatement du lit, était allé à la cuisine. Après avoir bu un verre d’eau, il avait pris une douche. Longuement, sous le jet puissant, il avait réfléchi à la manière la plus polie de la mettre dehors.

En sortant de la salle de bains, imprégné de l’odeur de son gel douche et presque sobre, la fille était déjà à l’œuvre dans la cuisine. Dieu merci, elle était belle. Elle portait juste sa chemise sur sa peau nue, dévoilant des jambes longues et fines. Elle était tellement renversante, tellement sexy que Mathieu oublia instantanément son idée de la mettre à la porte. L’odeur du café flottait, sur la table, des tranches fines de fromage étaient joliment disposées.

« Désolée, mais il n’y avait rien d’autre dans ton frigo », lui avait-elle souri.

Après le café, ils étaient retournés au lit…

La fille s’appelait Lana. Mathieu doutait que ce soit son vrai nom, mais il n’avait pas insisté. Quelle importance ? L’essentiel, c’était qu’elle soit sans complexes ni conventions. Lana était restée un mois.

Il l’aimait bien, attirance purement physique. Que demander de plus à son âge ? Avec elle, c’était facile et amusant. Elle détestait cuisiner et n’y connaissait rien. Ils commandaient des pizzas ou allaient au restaurant.

Ce mois où Lana avait vécu chez lui, Mathieu n’avait jamais vraiment dormi. Lana ne travaillait nulle part. Elle disait qu’elle se cherchait. Il partait travailler, elle dormait encore. Le soir, elle l’entraînait de nouveau en boîte, où ils buvaient jusqu’à tard.

La fatigue s’accumulait, l’irritabilité aussi. Mathieu comprenait que cette vie ne lui réussissait pas. Son patron le regardait de travers. Et il ne se faisait aucune illusion sur Lana. Elle vivait aux crochets des mecs prêts à payer pour son corps. Il fallait arrêter cette vie de débauche avant de perdre son job. Ça allait dans ce sens. L’argent fondait comme neige au soleil. Mais il ne pouvait pas la mettre à la rue.

Mathieu n’avait rien trouvé de mieux que de fuir vers sa ville natale pour le week-end, souffler, réfléchir, espérant que Lana comprendrait et partirait d’elle-même. Il avait acheté des cadeaux pour sa mère et, depuis la gare, avait appelé Lana pour lui annoncer son départ.

« Et moi, alors ? » avait-elle demandé, traînant les mots, blessée.

Mathieu l’imaginait, assise sur le canapé dans une pose étudiée, ses longues jambes étendues, dans une petite robe de chambre, téléphone en main. Mais cette image ne l’émouvait plus comme avant.

« Fais ce que tu veux », avait-il répondu avant de raccrocher.

Tout le trajet, il s’était imaginé arrivant chez lui, appuyant sur la sonnette, entendant la mélodie étouffée derrière la porte, puis des pas. Sa mère ouvrirait, pousserait un cri, tendrait les bras pour l’embrasser…

Il avait un peu honte d’avoir si rarement appelé, d’être si rarement revenu. Sa mère avait le droit de lui en vouloir. Son père était mort quand Mathieu avait quinze ans. Sa mère était encore jeune, elle aurait pu refaire sa vie. Et si c’était le cas ? Il arriverait et trouverait un nouveau mari attablé… Mathieu chassa ces pensées.

En montant l’escalier, il retint l’envie de sauter les marches comme autrefois,Il serra les dents et sonna une nouvelle fois, le cœur battant à l’idée de tout ce qu’il avait manqué, prêt cette fois à assumer son rôle, pour elle, pour Varya, pour cette famille qu’il découvrait enfin.

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