CE MARS-LÀ
Mars n’est pas seulement un mois, c’est un examen annuel de résistance mentale.
Surtout quand ton histoire damour est aussi étrange que la météo derrière la fenêtre : on ne sait jamais si cest le printemps, lapocalypse ou juste quelquun qui a balancé un pot de peinture grise sur tout Paris.
…Lamour entre Olivier et Chantal est né en mars, et cela explique tout.
Tandis que certains couples se rencontrent sous un ballet de pétales de cerisiers, ces deux-là, eux, se sont croisés quand Olivier a éclaboussé Chantal en traversant une flaque, et elle, au lieu de se fâcher, lui a lancé sur le pare-brise de sa voiture une boule de neige fondue, dans laquelle Olivier jurait avoir senti un pavé.
Cétait lamour au premier rebond.
Mars, dans leur ville, cest le moment où la romance sort en bottes en caoutchouc.
Viens, on se balade ?
murmurait tendrement Olivier au téléphone.
Jai pas de barque, répliquait Chantal avec raison.
Je te porte sur mes épaules.
Leurs rendez-vous ressemblaient à des stages dentraînement pour le GIGN en territoire marécageux.
Olivier portait Chantal au-dessus des lacs de boue fondue, tandis quelle, vaillante, tenait un parapluie qui tentait désespérément de senvoler direction Marseille, emportant leurs espoirs de pieds secs.
Tu sais, glissant dans sa botte droite, philosophait Olivier, cest ça la profondeur des sentiments.
Nous sommes un peu comme les deux canards dans le parc.
Les canards sont partis en Camargue en octobre, Olivier.
Là, on ressemble plutôt à deux pingouins étourdis qui ont raté lAntarctique.
Leur amour étrange sexprimait dans les petits gestes.
La profondeur sentimentale de mars, ce nest pas une bague glissée dans une coupe de Champagne (de toute façon, il y aurait un glaçon dedans), cest la dernière dose de « Fervex » partagée en deux.
Tiens, cest pour toi déclara solennellement Olivier, lui tendant la moitié de la poudre jaune.
Je larrache de mon cœur.
Pourquoi elle est couverte de poils de chat ?
Cest un supplément.
Pour limmunité.
Chantal lobservait avec son bonnet ridicule à pompon, son nez rouge, et cette étincelle folle dans le regard et comprenait : cest ça.
Le fameux « bug du destin » qui réunit deux êtres capables de rire alors que tous les deux ont de la fièvre (ce qui, pour un homme, est presque un décès).
Le moment le plus romantique arriva à la fin du mois.
Enfin, le soleil se montra, dévoilant tout ce que lhiver avait soigneusement caché sous la neige.
Paris semblait figurer dans un film sur la révolution des services municipaux.
Ils étaient sur un pont.
Le vent soufflait à trente mètres par seconde, tentant de déshabiller Olivier.
Chantal, commença-t-il, essayant d’éclipser la rumeur du printemps je voulais te dire…
Tu es pour moi comme le premier perce-neige !
Aussi pâle et capable de pousser à travers les ordures ?
demanda Chantal, ajustant son écharpe qui avait déjà fait trois tours de tête.
Olivier hésita.
Non.
Aussi tenace.
Malgré ce satané mars, tu es toujours là.
Même après que jai fait tomber ton portable dans une neige qui nétait quun océan.
Chantal le regarda, éternua (en cadence avec le tramway qui passait) et éclata de rire.
Daccord, mon héros-perce-neige.
On rentre à la maison.
Jai acheté un kilo de citrons et trouvé une recette de vin chaud.
Si on survit ce dimanche, je déclarerai officiellement notre amour patrimoine national.
Ils marchaient dans la rue, évitant les icebergs sur les trottoirs.
Leur amour était profond, à hauteur de genoux exactement le niveau deau dans leur immeuble.
Mais ils sen fichaient.
Parce quen « ce fameux mars », lessentiel nest pas la propreté de tes chaussures, cest la main que tu tiens pendant que vous glissez ensemble vers linévitable avril
Encore un an avait passé.
Un nouveau « ce fameux mars » commençait.
Paris sétait transformé une fois de plus en décor de « Le Monde Aquatique », tourné avec un budget de trois euros.
Olivier et Chantal faisaient face à une immense flaque qui avait envahi leur cour durant la nuit.
Les voisins, moroses, longeaient les clôtures, essayant de traverser sur une fine bande de glace ; un retraité, plein despoir, scrutait le ciel, attendant soit un hélicoptère de secours, soit au moins une colombe avec un rameau dolivier.
Olivier, Chantal contempla ses baskets blanches fraîchement achetées, résultat dun optimisme démesuré.
On est des adultes maintenant.
On a un crédit, un boulot, un bilan annuel.
On ne peut pas juste
Si, on peut la coupa Olivier.
Derrière lui, tel un magicien, il sortit une paire de bottes en caoutchouc jaune vif, décorées de petits canetons.
Je les ai achetées hier.
Cest ta taille.
Chantal soupira.
Voilà une « profonde histoire damour », quand ton partenaire connaît non seulement ta pointure, mais aussi ton degré de bonne humeur face à labsurdité.
Cinq minutes plus tard, ils étaient au milieu de la grande flaque.
Leau éclaboussait joyeusement, le soleil brillait sur les glaçons sales, les passants les regardaient comme des fugitifs dun très sympathique, mais très fermé établissement.
Tu sais, Chantal sauta, envoyant un geyser de gouttes sur le voisin en toque de vison.
Cest le meilleur lancement de printemps.
Cest le code « Caneton Jaune », répondit Olivier, sérieux.
Le système veut nous noyer dans la déprime, mais nous avons les talons imperméables.
Au centre de ce chaos printanier, ils étaient absurdes, trempés, mais parfaitement synchrones.
Une étrange histoire damour, compréhensible seulement pour ceux qui savent trouver le fond là où les autres ne voient que de la boue.
Olivier la serra dans ses bras et, à ce moment-là, le soleil chauffa si fort que leurs vestes commencèrent à fumer légèrement.
On brûle, constata Chantal.
Non, répondit Olivier en souriant.
On vient juste datteindre la température idéale.
En ce fameux mars, ils ont compris lessentiel : si la vie toffre des flaques, achète les bottes les plus vives et apprends à y danserIls riaient, sembrassaient, et, pour une fois, les passants applaudirent ou peut-être applaudirent-ils seulement leur capacité à éclabousser sans se soucier du monde.
Mais quimporte : ce mars-là, Paris semblait enfin sourire avec eux, comme si les flaques nétaient plus des pièges mais des miroirs, renvoyant la lumière de leurs deux cœurs.
Dans ce printemps improvisé, leau, la boue et le soleil nétaient que des accessoires.
Leur amour, lui, était le seul spectacle.
Ils avancèrent, main dans la main, vers une nouvelle saison, prêts à affronter le prochain orage car il y a toujours un prochain mars, un prochain défi, une prochaine flaque.
Mais tant quils avaient leurs bottes, leurs rires et la certitude de glisser ensemble, ils savaient que jamais la ville ne serait trop grande, ni la vie trop froide, pour leur inventer des printemps rien quà eux.